Dieudonné et le triomphe du vide

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Opinions

Une analyse de François De Smet, chroniqueur et docteur en philosophie.

Posons une hypothèse : il n’y a aucune pensée consistante dans la logorrhée de Dieudonné. Aucune. C’est toute la saveur du problème que cet humoriste-provocateur-agitateur représente : par le biais de l’humour, Dieudonné force l’intelligentsia et le monde politique à se positionner sur du symbole, du signifiant, de l’ambigu. C’est pour cela qu’on peut disserter à l’envi sur le fait de savoir si son discours est raciste, antisémite, antisystème ou non. Car il est, selon les moments, tout cela à la fois… et son inverse. Dieudonné a décidé d’être un caméléon inversé : chaque fois qu’on le place sur une surface déterminée, il en prendra la couleur opposée. Le personnage devient beaucoup plus simple à saisir une fois qu’on lui applique cette grille de lecture – essayez, vous verrez. C’est l’unique constance de son propos et de son parcours : s’opposer à ce qui est évident, majoritaire, systémique. Se vouloir être le grain de sable du « système ».

Car au-delà de cette posture, attachez vos ceintures, c’est le plongeon dans le vide sidéral. Ses amitiés perdues, ses liens amour-haine avec le FN, ses rapports avec les Juifs, les médias, les négationnistes : rien n’est constant dans son parcours à part la décision de se placer dans l’opposition à tout. Le phénomène Dieudonné n’existe que par des signifiants, non des signifiés. Par des symboles, non par des idées. Le langage de Dieudonné est l’humour, langage qui permet à la fois de parler quand il y a un message… et quand il n’y en a pas. L’humour qui permet effectivement de rassembler ce qui est épars, l’humour qui offre un discours dans lequel des tas de personnalités différentes vont se reconnaître. L’humour qui permet de surfer entre plusieurs registres de langage, et de brandir la carte « second degré » au moindre problème. La galaxie de Dieudonné, dite « Dieudopshère » – qui, elle, existe bien – est axée autour d’un trou noir. Elle rassemble du coup tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’image que la société charrie d’elle-même. Cela fait beaucoup de monde et brasse large, des plus sincères démocrates anticonformistes aux plus purs antisémites arborant fièrement, selon le moment, salut nazi ou quenelle.

Ainsi en est-il de cette fameuse « quenelle ». Geste antisémite ? Geste antisystème ? Salut nazi inversé ? Impossible de trancher, finalement, parce que dans l’esprit même de ses créateurs, on ne sait pas vraiment. Ce sera comme vous voulez – l’important est que les médias en parlent. Redoutable, cette quenelle : elle n’existe que par ce que les uns et les autres en feront. Elle n’existe que parce que les médias ont décidé d’en faire un phénomène. Si Yann Barthès n’avait pas relevé – et donc amplifié fois dix mille – la quenelle d’un membre du public au Petit Journal, qui s’en serait sérieusement inquiété ? La quenelle est un symbole, et la force du symbole est de pouvoir y placer ce que vous voulez, d’être l’écrin de votre colère, de votre rébellion, de votre antisémitisme latent – biffez les mentions inutiles, c’est plus simple que de réfléchir. Chaque fois que les médias posent la question de la signification de la quenelle, ils contribuent à répandre l’idée que cette signification existe. Ils la rendent un peu plus réelle à chaque fois. Créer de la vraie polémique à la française à partir de rien. Du Dieudo tout craché – et bien joué.

On me dira que ce « vide » remplit des salles dans la France entière et que ses vidéos se regardent par paquets de millions. C’est exact ; « Bienvenue chez les Ch’tis » aussi. Cela prouve qu’on peut rassembler des foules sans aucun message de fond. Le succès de Dieudonné, c’est celui d’une société qui n’a plus de repères, qui tombe aisément dans la paranoïa, dans le syndrome des agendas cachés et qui est ulcérée parla moralisation excessive qu’a pris la lutte contre le racisme dans son axiome « touche pas à mon pote » datant des années 80. Il suffit, dans ce chaos ambiant, que quelques voix prennent avec talent les oripeaux du contestataire et du réfractaire pour se voir suivies par une multitude frustrée qui voit dans son sort le fruit d’un complot ourdi par les puissants – le système, la juiverie internationale et la finance, pour ne pas changer. Mais ces foules elles-mêmes sont disparates, éphémères et ne se tiennent ensemble que le temps du symbole. Dès que le symbole est ouvert, analysé, il s’offre dans son vide, ouvre la voie aux divergences – vous aurez remarqué que dans la galaxie Dieudonné, tout le monde se dispute et règle ses comptes à un moment ou l’autre. C’est l’une des raisons pour lesquelles il faut garder son calme : comme tous les phénomènes axés sur du vide, comme le premier tourbillon venu, le phénomène Dieudonné a besoin d’être constamment en mouvement. Dès que ce mouvement cessera, le tourbillon s’évanouira.

Laisser les tribunaux vérifier

En attendant, le fait que ce vide parvienne à mobiliser contre lui tant de forces institutionnelles, et à faire tomber sans son piège les plus hautes autorités constitue, en vérité, l’événement vraiment interpellant. Le monde politique, gouvernemental en particulier, fait preuve ici d’une faiblesse et d’une soumission à l’émotion proprement remarquables. Manuel Valls et François Hollande, en se prononçant en faveur de l’interdiction des spectacles de Dieudonné, viennent de lui offrir une consécration dont il n’aurait pas pu rêver. Ce n’est pourtant pas le moment de perdre les pédales : la démocratie en a vu d’autres. Dieudonné n’en constitue pas un danger, mais un dommage collatéral.

Cette même démocratie, rappelons-le, est axée autour de la liberté d’expression, qui demande de ne jamais interdire a priori. Cette démocratie fonctionne sur base de lois qui cadrent déjà ce qui constitue un discours raciste ou antisémite, et qui possède une justice apte à trancher la question au cas par cas – ce qu’elle a fait et continuera à faire dans le cas de Dieudonné. Cette démocratie doit, pour son propre bien, tolérer l’expression d’idées et de propos qui « heurtent, choquent ou inquiètent », pour reprendre la célèbre jurisprudence Handyside de la Cour européenne des droits de l’homme. Avec Dieudo, on est servis : ses propos tout à la fois heurtent, choquent et inquiètent, précisément parce qu’il a décidé de faire de ces limites de la liberté d’expression son propre gagne-pain.

Nous pouvons choisir de tomber dans tous les pièges qu’il tend et réagir par voies de scandales, d’offuscations et d’interdictions. Nous pouvons aussi choisir de garder notre calme et de laisser des institutions qui en ont vu d’autres faire leur travail. C’est à la justice de vérifier les intentions des auteurs des propos, et d’analyser dans ce cadre le contexte dans lequel ils sont tenus. Il paraît évident à l’observateur que, de caméléon antisystème, Dieudonné est encouragé par son succès et par sa posture de combattant à franchir de plus plus nettement les limites qui le séparent de l’appel à la haine. Si c’est le cas, laissons les tribunaux le confirmer, et cessons de lui offrir victoire médiatique sur victoire médiatique au nom du buzz.

Ne pas céder à la tentation d’interdire, rester ferme sur le traitement judiciaire des appels à la haine, et ne pas remplir de « flux média » le vide constant qu’il nous propose comme s’il y avait un réel contenu derrière ce spectacle de caméléon inversé remplissant d’aise la foule sentimentale qui l’acclame : voilà comment sortir du piège tendu par Dieudonné, et passer enfin à autre chose.


Ce texte provient du blog de François De Smet.

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