Opinions

Le 27 décembre dernier, tous les médias français et toute la blogosphère résonnaient d’une commune indignation : Dieudonné M’Bala M’Bala, ancien compère d’Elie Semoun, avait poussé l’outrance et le (très) mauvais goût jusqu’à exhiber, sur la scène du Zénith de Paris, la figure emblématique du négationnisme français, l’octogénaire Robert Faurisson.

Deux ans plus tôt, le porte-parole (aujourd’hui en disgrâce) du PS français expliquait le meurtre du jeune Juif Ilan Halimi, victime de l’autoproclamé "gang des barbares", par l’"effet Dieudonné" (sic). En mars dernier, à l’annonce de l’arrivée de Dieudonné à Dunkerque, le maire a ordonné une minute de silence devant un monument dédié aux droits et libertés ! Un peu plus tard, à Saint-Josse, le bourgmestre interdisait le spectacle du trublion puis, après s’être fait casser par le Conseil d’Etat, clamait qu’il allait lui faire payer le travail des policiers mobilisés en surnombre pour l’"événement". Plus récemment encore, Claude Guéant, le mentor de Nicolas Sarkozy, annonçait sur RTL que le ministère de la Justice et celui de l’Intérieur conjuguaient leurs efforts pour faire interdire les listes antisionistes lancées par le décidément très dérangeant humoriste. Sur France 5, Paul Amar se demandait, lui, le plus sérieusement du monde, si le "cas Dieudonné" ne relevait pas de la psychiatrie !

A cause des pressions et menaces de tous acabits sur les exploitants de salles, le "comique qui ne fait plus rire" est obligé de présenter son spectacle dans la clandestinité ! Il joue dans le maquis et va finir par se prendre pour Jean Moulin ! Depuis quelques années, la diabolisation est, il est vrai, remise au goût du jour et, grâce aux médias, elle prend parfois des dimensions planétaires : sans parler de l’inusable Fidel Castro, on a voué successivement aux "gémonies" (occidentales !), Yasser Arafat, Mouammar Kadhafi, Oussama Ben Laden, Saddam Hussein et, last but nos least, Mahmoud Ahmadinejad. Au passage, il n’échappera à personne que, sans qu’on puisse évacuer d’autorité l’effet du hasard, nos contemporains les plus détestés (dans les pays riches car, dans le tiers-monde, ils sont adulés !) ont en commun de ne pas être des "amis d’Israël".

Mais revenons au "cas Dieudonné". Déjà un peu malmené depuis qu’il s’est lancé dans l’arène électorale (c’était en 1997), il a fini par attirer sur lui les crachats médiatiques lorsque, dans l’émission "On ne peut pas plaire à tout le monde", il a pastiché un colon israélien en osant, dans la chute de son sketch, un parallèle avec le régime nazi. Depuis lors, il ne peut plus plaire à personne ! Il n’est plus jamais invité en télé par les grandes chaînes (sauf par l’audacieux Frédéric Taddéi sur France 3). Et l’on n’entend plus parler de lui qu’au travers de la chronique judiciaire (on se frotte les mains de le savoir poursuivi mais on fait l’impasse quand il est relaxé, comme c’est arrivé le plus souvent).

On l’épingle aussi "grâce" à ses provocations scabreuses. Il appelle ça de l’"Art contemporain" (en effet, ça choque ou ça trouble tout le monde et personne ne comprend). Exemples : le baptême de sa fille avec Le Pen pour parrain (alors qu’il est athée !) ou l’exhumation de Faurisson devant 2 000 personnes au Zénith. Cela lui a valu d’être propulsé de la gauche vers l’extrême droite, lui, le militant antiraciste qui avait osé affronter électoralement le FN à Dreux, là où ce parti, qu’il déteste toujours, était particulièrement bien implanté ! Le baptême avec Le Pen puis le Zénith avec Faurisson ont été, plaide-t-il, des attentats médiatiques. Assez réussis

Ce que met Dieudonné au-devant de la scène, c’est, au-delà de la cause palestinienne qui l’obsède, celles de tous les damnés de la terre, notamment ses ancêtres esclaves oubliés. Qu’il fasse parfois des ellipses délétères ou des amalgames triviaux ne me paraît pas douteux. Que sa situation de paria médiatique l’amène à sortir du placard des individus aux idées funestes et répugnantes ne l’est pas davantage. Mais, à l’instar de Coluche (à qui on a reproché longtemps son racisme anti-belge), ses outrances expliquent tant sa gloire que son excommunication !

Personne n’est obligé de le trouver drôle, ni de l’aimer. De là à rétablir la censure et l’interdit professionnel, à retourner au Maccarthysme, ou encore à imaginer (alors qu’on y avait jamais songé pour Le Pen !) l’interdit électoral, il y a une marge qu’il est paradoxal pour les démocrates de franchir. Quelles que soient les valeurs en péril, on n’osait plus, depuis la victoire des Lumières, criminaliser les idées et les opinions. On se souvenait qu’à la fin du XIe siècle, ce sont les Inquisiteurs qui inventèrent la "diabolisation" en accusant les sorcières - jusque-là pourchassées seulement pour hérésie - de coucher avec le diable ! On les brûlait ainsi plus facilement. Dieudonné aurait-il donc forniqué avec Satan ?

Les idées que protège la liberté d’expression sont pourtant celles qui "heurtent, choquent ou inquiètent", rappelle très souvent la Cour européenne des droits de l’homme. Ceux dont les opinions sont banales ou les propos consensuels n’ont effectivement pas besoin d’une quelconque protection Dieudonné a ressuscité le débat "Voltaire contre Saint-Just", sujet quelque peu éculé qu’on croyait réservé aux dissertations du baccalauréat : à ceux qui, comme l’ami de Robespierre, crient "pas de liberté pour (ceux qu’ils désignent comme) les ennemis de la liberté", j’oppose, pour ma part, une tolérance voltairienne qui veut "se battre jusqu’au bout" pour que puissent s’exprimer ceux dont on juge pourtant les idées haïssables. L’affaire Dieudonné, c’est Saint-Just et McCarthy contre Voltaire !