Opinions

Une opinion de François-Xavier Druet, docteur en philosophie et lettres.


Trump, soucieux d’être au centre de tout, pourrait aspirer à ce qu’il prendrait pour un hommage adjectival. Vraiment ?


A travers les siècles, bien des noms propres de personnages réels ou de fiction ont produit des adjectifs dérivés. Les plus nombreux d’entre eux se terminent par le suffixe "ien" - racinien -, mais certains préfèrent se décliner en "ique" - machiavélique - ou en "esque" - moliéresque. Parmi nos contemporains, un être d’exception, le dénommé Donald Trump, soucieux d’être au centre de tout, des photos de groupes, de l’attention médiatique et de sa propre attention, pourrait aspirer à ce qu’il concevrait comme un hommage adjectival. Mais n’oublions pas que ce néologisme n’est honorifique que par le fait qu’il immortalise l’inspirateur; il se contente de refléter les traits dominants du personnage, qu’ils soient à son avantage ou non.

Pour ne pas être chiche, on offrirait au gourou milliardaire deux dérivés. Les "trumpiens", au même titre que les platoniciens, les artistotéliciens, les kantiens, seraient les disciples du starets (1), considéré par eux comme un maître à penser, lui dont la pensée n’est pas vraiment la spécialité. Et serait "trumpesque" tout ce qui correspondrait à l’image polymorphe du sieur Président.

Essayons-nous à retracer les actes de ce personnage quasi inconcevable comme leader politique en lui faisant côtoyer des célébrités qu’il aurait pu se glorifier de coopter lui-même s’il ne limitait pas son champ culturel à des rudiments d’économie.

Cultivé, il aurait pu appeler son pouvoir "césarien", rêvant d’une dictature à vie, et avouer, en conscience, son caractère "jupitérien", lui qui se gigantise dans son Olympe tout en illustrant, jusqu’à la caricature, le narcissisme d’un marmot boudeur. Cultivé, il aurait pu qualifier de "cornélien" le choix qu’il lui eût fallu opérer entre l’intérêt public et ses intérêts privés et qu’il a éludé. Cultivé, il aurait pu adopter face au peuple des accents "cicéroniens", voire "démosthéniens" au lieu de restreindre son éloquence - si l’on peut dire - à la menace, à l’insulte et à un argot de trottoir. Il aurait pu capter qu’au lieu de se montrer frénétiquement "draconien" face à toutes les différences, un dirigeant gagne à préférer l’approche "cartésienne" au papillonnage émotionnel. Cultivé, il se serait peut-être dit qu’en transformant la Maison-Blanche en un château "kafkaïen" il allait donner aux premiers mois de son mandat une dimension "dantesque". Il aurait compris qu’en jouant les Judas ou les Ganelon quant aux engagements pris par ses prédécesseurs il se taillait une stature "néronienne" de maître sans foi ni loi.

Tous ces agissements composent de facto un portrait singulier, dont on est renversé de devoir constater qu’il est celui du "responsable" politique d’une grande puissance mondiale. Ces façons de faire ou de défaire pourraient sans nul doute être étiquetées "trumpesques". Mais, si on s’arrête là, le terme manquerait d’une connotation qui est peut-être le trait marquant de cette personnalité à la fois hors du commun et très commune : la trivialité.

Sa vulgarité ne se borne pas à une dimension "rabelaisienne" - gaieté libre et truculente, parfois cynique et grossière - qui pourrait rester compatible avec une certaine sympathie. Elle intègre aussi le "rocambolesque" - extravagant, plein de péripéties inattendues -, le "grotesque" - risible par son apparence bizarre, caricaturale, voire le "grand-guignolesque" - d’une outrance ridicule, invraisemblable. Voilà que le Grand-Guignol nous ramène aux adjectifs liés à des noms de personnages. Dès lors comment ne pas penser in fine à "ubuesque" ? Dans Ubu roi, "parodie burlesque sur le pouvoir, la prise de pouvoir, l’abus de pouvoir, l’amour insensé du pouvoir total", apparaît le Père Ubu : "Boursouflé d’égoïsme, d’avidité, de bêtise et de lâcheté, le père Ubu ne recherche en toute chose que son bénéfice et son bonheur personnel" (2). Son mode de gouvernement est absurde, cruel et cynique. Bref - actualisons - Ubu est "trumpesque" !

→ (1) Le patriarche d’un monastère orthodoxe russe.
→(2) Analyse de Jean-Paul Crinon, metteur en scène de "Ubu roi" d’Alfred Jarry.