Opinions
UNE OPINION DE GLORIA MICHIELS, LICENCIEE EN PHILOSOPHIE (UCL) ET DETENTRICE D'UN MASTER EN SOCIOLOGIE ET ANTHROPOLOGIE (UCL).


Le fait de ne pas vouloir d’enfant constitue un tabou que très peu de gens considèrent avec sérénité. Pourquoi ? Personne ne peut se substituer à une femme qui choisit de mener à bien ou non une grossesse.

Mardi dernier, je vis passer un tweet qui retint mon attention. Un professeur invité de l’UCL avait qualifié l’avortement de "crime plus grave que le viol". Dans un premier temps, je crus à une "fake news", avant de vérifier les sources et de comprendre qu’en effet, dans mon alma mater, dans la faculté où j’ai étudié, un "philosophe" avait signé de tels propos. Les quelques lignes ci-dessous expriment ma profonde indignation pour le discrédit jeté sur la communauté universitaire de Louvain-la-Neuve, pour l’injure faite à toute une communauté religieuse, pour l’opprobre jeté sur la philosophie et pour le mépris témoigné à l’égard des femmes.

Je tenais tout d’abord à partager mon expérience personnelle au sein de l’université néo-louvaniste. J’y ai étudié durant six ans et j’y ai rencontré des personnes venant de tous horizons tant intellectuels, philosophiques que culturels. Toutes ces rencontres m’ont amenée à abandonner la foi et la religion en faveur du libre examen. Je retiens de cette période un enseignement riche sur le plan intellectuel et humain qui a forgé ma conscience citoyenne et qui me pousse aujourd’hui à défendre des valeurs humanistes de tolérance, de solidarité et de liberté.

Attention aux raccourcis

Je souhaite par ailleurs attirer l’attention sur le danger émanant des raccourcis qui mènent aux amalgames. Tout comme il est absurde de stigmatiser la communauté musulmane à cause de quelques éléments radicalisés qui n’ont d’autres moyens d’expression que la haine et la mort, il est tout aussi absurde de conclure que tous les catholiques sont radicaux. Je pense ici à toutes les personnes qui vivent leur foi dans le respect de l’altérité sans porter atteinte à la dignité et à la liberté d’autrui.

Je voudrais également redonner à la philosophie ses lettres de noblesse. Je déplore l’usage qui en a été fait : elle a été instrumentalisée pour affirmer une opinion personnelle issue d’une croyance religieuse. La démarche critique a été oubliée en faveur d’une manipulation argumentative qui, contrairement à ce que l’auteur écrit, ne permet aucun débat. Dès les premières lignes, le ton est donné : l’auteur entend "dégager la vérité sur une question grave". Peut-on douter du fait que S.M. souhaitait user de son autorité sur des plus jeunes alors qu’il conclut de la sorte : "Si jamais un seul de ceux qui prennent connaissance de cet argumentaire, après avoir réfléchi à tout ce qui vient d’être dit, renonce un jour à avorter, ou qu’il dissuade quelqu’un d’avorter, je me dis que mon travail a du sens." Ne parlons même pas de l’absence totale de rigueur scientifique. Un simple coup d’œil à la bibliographie permet d’appréhender la finalité des écrits. Des propos illustrés avec "A Christmas story" et quatre autres sources, toutes issues d’un même courant de pensée. Aucun critère de scientificité n’est présent dans ce pamphlet. Un tel comportement est indigne d’un philosophe et d’un professeur.

Les premières concernées

Je tenais enfin à m’exprimer sur le sujet en tant que femme. Si je salue et encourage le soutien émanant de la gent masculine pour le droit des femmes à disposer de leur corps, je trouve aberrant que le débat public reste monopolisé par les hommes. Les principales intéressées gardent trop souvent le silence alors qu’elles sont les premières concernées et que la décision finale leur revient, n’en déplaise à certains. Le fait de nier que les femmes peuvent disposer de leur corps comme bon leur semble revient à nier leur capacité de réflexion et de libre arbitre. Personne ne peut se substituer à une femme qui choisit de mener à bien ou non une grossesse. Seule l’intéressée connaît la complexité de sa situation. Etre mère doit être un choix librement consenti, aucune femme n’a à se justifier de ce choix et personne n’est en mesure de juger sa décision.

De manière plus large, il me semble que le débat relatif à l’IVG traduit un malaise profond de la société à envisager les femmes comme des individus à part entière. Finalement, qu’il s’agisse d’une interruption volontaire de grossesse ou du simple choix de ne pas avoir d’enfant, les femmes qui s’engagent dans cette voie sont très souvent décriées et stigmatisées par la société. La majorité de la population reste persuadée que la finalité des femmes est d’enfanter : "seules les mères sont des femmes accomplies"… Le fait de ne pas vouloir d’enfant constitue un véritable tabou que très peu de gens considèrent avec sérénité. Pourquoi ? S’agit-il d’une angoisse inconsciente relative à la perpétuation de l’espèce humaine ? Est-ce la simple différence qui dérange ? Ou bien l’impératif reproducteur constitue-t-il un alibi qui permet de ne pas devoir assumer sa sexualité ?

Je m’interroge également quant au fait que de tels propos aient pu être tenus en 2017, dans une université située dans un état démocratique membre de l’UE… Nous ne pouvons plus nous leurrer, l’obscurantisme et les extrémismes sont de retour mais nous pouvons toutes et tous, à notre niveau, contribuer à la construction d’une société plurielle basée sur des valeurs démocratiques fortes où le fondamentalisme et le populisme n’ont pas leur place. Ce n’est certainement pas en créant de nouveaux communautarismes que nous pourrons endiguer les dérives totalitaires. Au contraire, privilégions la voie du dialogue, informons-nous, pratiquons l’esprit critique et soutenons une éducation de qualité pour les plus jeunes.

>>>Lire aussi notre entretien avec Stéphane Mercier<<<