Opinions
Une opinion d'Inès Trépant, auteure de "Biodiversité. Quand les politiques européennes menacent le Vivant" (Editions Yves Michel, 2017).


La Politique agricole commune (Pac) constitue un des leviers majeurs pour protéger la biodiversité en Europe. Mais l’UE et les Etats membres bafouent allègrement leurs engagements. Maintenant ça suffit !

Le renouveau printanier est généralement synonyme d’explosion symphonique, avec le retour progressif des oiseaux migrateurs et de la saison des amours qui sonne tambour battant. Or, nos villes et nos campagnes se font de plus en plus silencieuses. Les oiseaux paient certainement un lourd tribut au massacre à la tronçonneuse qui sévit sur des dizaines de kilomètres sur nos autoroutes ou dans l’agglomération bruxelloise, sous prétexte que les arbres présentent un danger pour la sécurité. Ce faisant, on en oublie que les arbres sont essentiels pour de nombreux oiseaux puisque ceux-ci leur apportent généralement le gîte et le couvert. Inversement, les oiseaux jouent un rôle utile pour l’homme et la biodiversité : consommation d’insectes nuisibles à l’agriculture et à la sylviculture, dissémination des graines pour la reforestation et pollinisation des plantes.

Il y a urgence

Dans ce contexte, la publication, le 20 mars dernier, de deux nouvelles scientifiques par le CNRS et le Muséum révélant une diminution d’un tiers des populations d’oiseaux vivant en milieu agricole depuis les années 1990 devrait sonner comme un coup de tonnerre, a fortiori parce que l’étude souligne une situation "proche de la catastrophe écologique". Mais le chien aboie et la caravane passe… Ce qui dénote une fois encore le manque de connaissances, voire de méprise généralisée, sur le rôle de la biodiversité et des services écosystémiques dans la vigueur économique de l’Etat. Mais surtout, cette dernière étude démontre, une fois de plus, que la Politique agricole commune (Pac) constitue un des leviers majeurs pour protéger la biodiversité en Europe.

D’abord, parce que le rapport 2015 sur l’état de conservation de la nature dans l’UE désigne l’agriculture comme principal responsable des pressions exercées sur les écosystèmes terrestres pour la période 2007-2012 (à hauteur de 20 %). Ensuite, parce que la Pac représente aujourd’hui encore 40 % du budget annuel de l’Union européenne. Enfin, parce que les zones rurales représentent plus de 77 % du territoire de l’UE (47 % de terres agricoles et 30 % de forêts).

Les échéances proches

La prochaine réforme de la Politique agricole commune après 2020, dont on attend les propositions législatives de la Commission européenne pour fin mai-début juin (comme la présentation, le 2 mai prochain, du cadre financier pluriannuel de l’UE qui définira, pour sa part, le niveau des ambitions qui devront être financées) constitue immanquablement un rendez-vous majeur à ne pas manquer. A fortiori dans un contexte où la politique agricole dépasse largement le cadre du champ cultivé stricto sensu mais s’immisce et s’imbrique dans de nombreuses politiques sectorielles de l’UE, dont entre autres : la politique énergie - climat, la politique d’innovation et la politique commerciale, pour ne citer que les plus importantes.

En effet, les produits agricoles sont devenus, au fil du temps, protéiformes et sujets à multiples formes d’exploitation. Ils constituent une "matière première" incontournable pour le développement des "bio" technologies; la fabrication de "bio" produits pour l’essor de l’industrie "bio" chimique; de "bio" carburants comme alternative au pétrole ou encore d’investissements financiers sur lesquels il est loisible de spéculer. Enfin, ils deviennent une monnaie d’échange dans la conclusion d’accords commerciaux où l’UE s’apprête, entre autres dans le cadre des négociations en cours sur l’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) à sacrifier certains pans de son agriculture (notamment la viande bovine) en échange de nouveaux débouchés pour les entreprises européennes, notamment dans les secteurs clés de l’automobile, de la machinerie, de la chimie et des produits pharmaceutiques, etc.

En avril 2017, la Commission adoptait son dernier plan d’action visant à améliorer la protection de la biodiversité en Europe. Pour qu’il puisse véritablement produire ses effets, l’UE et ses Etats membres doivent impérativement mettre fin à ses multiples incohérences.

Trop d’incohérences

Par exemple, en faisant le choix de la libéralisation des marchés agricoles dans le cadre de l’accord UE - Mercosur, l’UE et ses Etats membres génèrent de l’insécurité alimentaire (ce qui contrevient aux objectifs initiaux de la Pac). Et en optant pour une plus grande dépendance extérieure au niveau de certains produits alimentaires, ils aggravent subrepticement l’exposition des consommateurs européens aux organismes génétiquement modifiés, par exemple, qui entrent déjà massivement dans la chaîne alimentaire européenne par le truchement de l’alimentation animale, notamment le soja transgénique. Sans compter que la culture commerciale de celui-ci est un vecteur puissant de la déforestation, qui est elle-même responsable de l’émission de 20 % des gaz à effet de serre et que l’UE importe beaucoup plus de produits liés à la déforestation que n’importe quelle autre région dans le monde, etc.

De même, en renouvelant entre autres l’autorisation d’utilisation du glyphosate pour 5 ans (malgré qu’il soit classé comme substance "cancérogène probable" par l’OMS), en retardant la législation sur les perturbateurs endocriniens ou en reportant à nouveau le vote sur l’interdiction totale d’utilisation des pesticides néonicotinoïdes (alors même que l’Autorité européenne de la sécurité alimentaire a confirmé, dans une nouvelle étude parue en février 2018, le risque de toxicité aiguë des pesticides néonicotinoïdes pour toutes les abeilles), l’UE et les Etats membres bafouent allègrement leurs engagements internationaux en matière de protection de la biodiversité. De la même façon, ils foulent au pied les dispositions des Traités européens en matière environnementale (dont singulièrement les principes de précaution et de pollueur-payeur) et font fi des recommandations scientifiques, dès lors qu’elles sont contraires aux intérêts de l’industrie européenne et de son essor sur les marchés mondiaux.

L’arbre qui cache la forêt

Si la Pac est devenue mortifère pour la biodiversité, creusant le sillon de la déperdition de la faune et de la flore, il pourrait toutefois en être totalement autrement s’il existait une véritable volonté politique, dans le chef des institutions européennes, de se donner sérieusement les moyens d’honorer leurs engagements internationaux en matière de réalisation des "objectifs du développement soutenable", proclamés en grande pompe à New York en 2015, où la préservation de la biodiversité figure en bonne place.

Pour ce faire, il faut décloisonner les débats, appréhender la protection de la biodiversité de façon holistique. En particulier, la réforme de la Pac et la définition du nouveau cadre financier pluriannuel sont deux chantiers majeurs auxquels il convient de s’atteler les prochaines semaines pour faire de l’agroécologie, préconisée notamment par une large communauté scientifique, le pilier de la nouvelle Politique agricole commune.

C’est en opérant ce virage qu’on parviendra réellement à enrayer le rythme frénétique de disparition des espèces, dont l’hécatombe des oiseaux spécialement dans les milieux agricoles, tels que l’alouette des champs, ne constitue que l’arbre qui cache la forêt.