Double rendez-vous manqué avec l’Histoire

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Opinions

Que jamais plus, tant qu’elle n’aura pas aboli l’odieuse et ancestrale peine de mort, l’Amérique ne prétende donner des leçons de démocratie - et surtout pas au nom des droits de l’homme - au reste du monde ! Car cette Amérique, en exécutant froidement Troy Davis ce 21 septembre 2011, vient de prouver à la terre entière qu’elle n’avait que mépris et indifférence pour ces millions d’hommes et de femmes qui réclamaient, à cor et à cri, une justice un peu plus humaine et compassionnelle, tout simplement plus "juste", envers un innocent.

Oui : c’est là une tache indélébile désormais, aux yeux effarés des vrais démocrates, sur cette Amérique qui, loin d’être cette grande nation moderne qu’elle se vante d’être, ne vaut guère mieux, en la circonstance, que ces pays ayant recours, en matière de justice, aux méthodes les plus barbares et moyenâgeuses, telles la lapidation ou la pendaison, pratiques communément appliquées là où sévit, de sinistre mémoire, l’obscurantiste "charia".

Davantage : il vaut apparemment mieux se voir condamné à mort en Iran, là où l’on peut encore sauver sa peau, comme Sakineh, lorsque l’opinion publique internationale implore la clémence des autorités politico-religieuses, qu’aux Etats-Unis, là où nul ne peut venir à votre secours, comme pour Troy, lorsque cette même opinion publique internationale implore une même clémence aux autorités politico-judiciaires.

Paradoxe consternant : les ayatollahs et autres enturbannés de Téhéran, pour intégristes qu’ils soient, se sont avérés moins fanatiques, au bout de ce sordide compte, que les juges en costume et cravate de Géorgie ! Quant à Barack Obama, n’en parlons pas : son fracassant silence, sur cette douloureuse affaire Davis, est indigne, par-delà son manque de courage politique et de clairvoyance intellectuelle, de ce prix Nobel de la paix que la prestigieuse Académie de Stockholm lui a, sur l’unique et très mince base de ses beaux mais seuls discours théoriques, un peu trop vite accordé. Ainsi est-ce bien plus qu’une simple tache sur la justice américaine que cet assassinat de Troy Davis révèle en négatif : c’est l’institution du Nobel de la paix elle-même, son sens profond et sa portée philosophique, qui, à travers cette lâcheté de Barack Obama, dont les véritables préoccupations sont manifestement plus électoralistes qu’humanistes, se voit éclaboussée là.

Car c’est le puissant lobby des défenseurs du port d’armes tout autant que l’imposante frange des partisans de la peine de mort (trente-six des cinquante Etats composant les Etats-Unis l’ont encore inscrite dans leur système judiciaire), lesquels constituent une part non négligeable de son électorat, que le futur candidat à un deuxième mandat présidentiel aura finalement écouté là, bien plus que sa propre conscience. Trahison, s’écrieront tous ces idéalistes en mal de vérité, de liberté et de justice, qui, n’écoutant que le cœur battre au rythme de ses promesses, auront voté pour lui : l’incommensurable déception qu’il aura ainsi engendrée chez eux se révèle inversement proportionnelle, aujourd’hui, à ces immenses espoirs qu’il y avait suscités !

Ainsi, en d’aussi pénibles et révoltantes conditions, ne peut-on que concorder avec la toute récente déclaration, à ce sujet, du très estimable Robert Badinter, ancien Garde des Sceaux (le ministre français de la Justice) et, à ce titre, glorieux père, il y a trente ans très exactement, de l’abolition de la peine de mort, sous la présidence de François Mitterrand, en France : "Cette exécution est un crime, un crime judiciaire, et le pire qui soit : l’exécution d’un innocent par la machine judiciaire aveugle", vient-il en effet de marteler, très justement, sur les ondes d’une importante radio de l’Hexagone. Et d’ajouter, non moins opportunément, que c’était là "une défaite pour l’humanité".

Du reste, on attend toujours, depuis plusieurs mois maintenant, mais manifestement en vain là aussi, la fermeture de ce véritable camp de concentration, contraire au respect de toute dignité humaine, qu’est Guantanamo

Mais, comme si cela ne suffisait pas, à cette infamie vient de s’ajouter, en ce même funeste 21 septembre 2011, un autre grave manquement, de la part de Barack Obama, aux devoirs d’un prix Nobel de la paix qui se respecte : sa fin de non-recevoir, accompagnée de la menace d’un tout aussi implacable veto, à la légitime demande, de la part du président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas, de voir son pays, la Palestine, enfin reconnu officiellement, auprès des Nations unies, en tant qu’Etat souverain. Car là, contrairement au courage politique tout autant qu’à la lucidité diplomatique dont firent preuve ses deux prédécesseurs, eux aussi membres influents du Parti démocrate, l’ex-président Jimmy Carter lors des accords de Camp David (traité de paix, signé le 18 septembre 1978, entre l’Egypte, dont le président était alors Anouar el-Sadate, et Israël, dont le Premier ministre était alors Menahem Begin) et l’ex-président Bill Clinton avec les Accords d’Oslo (traité, signé le 13 septembre 1993 par Yasser Arafat et Yitzhak Rabin, préconisant la résolution du conflit israélo-palestinien), Barack Obama ne répond, dans ce cas aussi, qu’aux exigences, très ponctuelles et sans aucune vision d’ensemble pour l’avenir, de la real politik, sinon, pire encore, à de purs et simples, très mesquins et très opportunistes, calculs électoraux.

Et là, l’erreur, de la part de Barack Obama se révèle aussi colossale qu’incompréhensible, encore plus indigne de la part d’un prix Nobel de la paix. Car à la faute morale et carence humaine, au regard de sa dramatique et prétendue neutralité face au martyre de Troy Davis, s’ajoute, cette fois, une gigantesque faute stratégique sur le plan strictement politique : celle de prendre le risque, en privant les Palestiniens de leur Etat et en isolant ainsi les plus modérés d’entre eux, de favoriser la guerre - une guerre sanglante et interminable - plus que la paix. Le paradoxe, pour un prix nobel de la paix, est énorme!

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