Opinions

Je ne vais pas essayer de convaincre les opposants à l'homoparentalité de changer d'opinion. Que les représentants officiels de l'Eglise, les élus CDH ou les associations néo-conservatrices (telle «Action pour la famille») luttent contre la proposition de loi ouvrant l'adoption aux couples de personnes de même sexe, voilà qui est dans l'ordre des choses. Leur religion est faite, si je puis dire, comme lors des débats sur l'avortement, l'euthanasie, le mariage homosexuel, etc. Je voudrais plutôt m'adresser au citoyen légitimement hésitant qui, avant de se faire une opinion, cherche à comprendre quelle est la «nature» du problème. Un vrai débat démocratique est un débat réfléchi où les réponses ne précèdent pas la question.

On peut identifier la question posée par l'homoparentalité en prenant un peu de recul sociologique. Quand on observe les sociétés humaines, deux constatations s'imposent. Première constatation: dans toutes les sociétés, il existe des règles collectives régissant l'union et la filiation. Parenté, économie et culture (vie, travail et langage) constituent les trois pôles autour desquels s'édifie toute civilisation. Il est donc légitime que la société, via le législateur, pose des interdits et formule des préférences en la matière. Seconde constatation: la variété des formes parentales est quasi infinie. Monogamie, polygamie (polyandrie et polygynie), famille nucléaire, étendue, recomposée, filiation patri- ou matrilinéaire, monoparentalité, coparentalité, pratique (ancestrale!) des mères-porteuses, etc.. En Polynésie, la famille servait à procréer des enfants, non à les élever, les familles rivalisant pour adopter leurs enfants respectifs. Et des pratiques très proches de l'homoparentalité existaient déjà en Afrique, où des femmes de haut rang avaient le droit d'épouser d'autres femmes que des amants autorisés rendaient grosses. La femme noble devenait le «père» légal des enfants, leur transmettant son nom et ses biens. Aujourd'hui, comme on sait, la procréation artificielle permet à une femme seule d'avoir un enfant, ce qui ouvre la possibilité qu'il soit élevé par un couple lesbien.

Face à cette diversité sociologique, la question est donc bien: parmi tous les types d'union et de filiation possibles, comment une société décide-t-elle d'en choisir certains et d'en interdire d'autres? Sur quelle base donner «droit de cité» à telle ou telle forme parentale? Pour une société comme la nôtre, deux grandes options «philosophiques» sont possibles.

1) La première option considère que les institutions de la culture reposent sur une base «naturelle» qui doit leur servir de norme. Bien sûr, dans le débat qui nous occupe, personne n'ose dire franchement que l'homosexualité est «contre-nature». Des théories plus sophistiquées sont convoquées, tirées notamment de la psychanalyse. Ainsi, en s'appuyant sur Lacan (dont certains écrits sont clairement homophobes), on dira que le psychisme humain, pour se structurer correctement, doit respecter un certain «ordre symbolique». Cet ordre dispose la Mère comme source de soins et d'amour et le Père comme instance de la Loi et de l'Interdit. Si l'enfant ne se reconnaît pas comme issu de cette «différence sexuelle» fondamentale, son développement psychique ne sera pas «normal». L'Etat est donc invité à veiller sur l'inconscient de nos enfants, sinon gare: nous allons sombrer dans l'indifférenciation des sexes, la décadence des ménages ce sera la fin de la civilisation!

La plupart des anthropologues contestent la prétendue «universalité» de cette théorie. Et les études montrent que les enfants élevés par des couples homosexuels n'ont pas plus de problèmes psychologiques que les autres. Malgré tout, les «psycho-juristes» voudraient nous persuader que le droit et la morale ont un fondement «objectif», autrement dit qu'un ordre moral supérieur s'impose à la société. Difficile de ne pas voir dans une «théorie» comme celle-là une version à peine laïcisée de la transcendance religieuse (Lacan évoque d'ailleurs explicitement le «Nom du Père»...).

2) L'autre grande option politique considère que les sociétés n'ont rien de «naturel», qu'elles sont des «constructions» historiques ouvertes à la nouveauté et à la diversité. Le modèle familial européen (nucléaire, hétérosexuel, etc.) est lui-même un produit contingent de l'histoire. A côté de ce modèle, il y a place pour de nouvelles pratiques parentales et de nouveaux styles de vie. Cela ne veut pas dire qu'on accepte n'importe quoi. Présenter les partisans de l'homoparentalité comme les agents d'un relativisme culturel intégral est malhonnête. Mais au lieu de partir d'un schéma moral défini «a priori», nous invitons la société à élaborer des formes de vie multiples qui permettent au plus grand nombre de s'épanouir. A l'évidence, l'homoparentalité augmentera les chances de milliers d'individus (adultes adoptants et surtout enfants adoptés) de vivre une vie équilibrée. Les citoyens attendent de l'Etat qu'il assure à tous la plus grande égalité de reconnaissance et de soutien, non qu'il se fasse le gardien d'une orthodoxie psycho-morale douteuse.

Rappelons en passant que la proposition de loi qui sera bientôt en discussion n'accorde pas aux couples homosexuels un droit absolu et automatique à l'adoption. Ils devront suivre le même «parcours du combattant» que les hétérosexuels, soumis comme eux à une enquête serrée sur leur capacité matérielle et affective à adopter un enfant.

Le bien le plus précieux de la démocratie, c'est sa capacité d'inventivité et de remise en question. Elle n'a pas pour but la préservation d'un prétendu ordre «naturel» des choses; elle n'est pas non plus l'acceptation du «laisser faire» et de l'individualisme débridé. Elle est un champ d'expérimentation permanent pour de nouvelles formes de vie et de nouveaux types de relations sociales. Qu'il y ait débat sur ces questions est sain et légitime. Les parlementaires qui s'y dérobent, sous prétexte que «l'opinion publique n'est pas prête», ne font pas preuve d'un grand courage politique. Et ils font le lit de la large coalition néo-conservatrice qui, partout en Europe, cherche aujourd'hui à casser la dynamique émancipatrice moderne.

© La Libre Belgique 2005