Opinions

PHILIPPE DE SCHOUTHEETE

Ancien représentant permanent de la Belgique

Avant même que la guerre d'Irak ne commence, elle avait fait des dégâts importants sur l'appareil des institutions internationales. Pour les uns, l'Onu a été court-circuitée (par les Américains), pour d'autres, elle a été discréditée (par la menace de veto français). En pratique, le résultat est le même: perte de prestige et de capacité opérationnelle. Même chose à l'Otan: la dispute sur l'aide à la Turquie laisse des traces et des interrogations sur l'avenir de l'alliance. La politique extérieure de l'Union, la PESC, n'a jamais eu beaucoup de prestige ni de capacité opérationnelle, mais elle avait des ambitions, des espoirs, et quelques réalisations à son actif. Aujourd'hui, elle est marquée par des débats acrimonieux.

Comment en est-on arrivé là? Pour les Européens (y compris sans doute les Britanniques) l'Onu, l'Otan et l'Union européenne sont plutôt les réussites de la deuxième moitié du vingtième siècle. On doit sans doute les adapter, les faire progresser, mais, par principe, il faut plutôt les conserver. Pour l'administration américaine, cela n'est pas du tout évident. Ce sont des reliques d'un ancien monde, d'avant le 11 septembre, dont l'utilité est au moins douteuse et l'importance, au fond, négligeable.

Ces approches divergentes, jointes à l'immense capacité de pression des Etats-Unis, devaient nécessairement produire des tensions. Mais les dégâts auraient certainement pu être limités si on avait fait preuve, de part et d'autre et à l'intérieur même de chaque camp, d'un peu plus de diplomatie.

Beaucoup de gens ne font pas la différence entre politique étrangère et diplomatie.

La politique étrangère définit des objectifs, prend des décisions, énonce des positions. Dans une société moderne, elle se débat en public, surtout lorsqu'il est question de guerre ou de paix. C'est une exigence démocratique essentielle.

La diplomatie est l'instrument, souvent discret, de cette politique, son principal instrument. Elle cherche à rendre acceptable ce qui, à première vue, paraissait imbuvable. Elle veut informer, persuader, convaincre. Elle implique qu'on accepte que les peuples, les Etats, les dirigeants vont continuer à devoir vivre ensemble. Qu'il faut donc considérer que ce que les autres pensent, la façon dont ils réagissent et pourquoi ils le font, est important. Elle a été inventée il y a bien longtemps, pratiquée pendant des siècles et remarquablement ignorée au cours des derniers mois. Sa forme la plus récente, qui est la diplomatie multilatérale, a ses règles, fondées sur l'expérience d'au moins un demi-siècle. Toutes ont été violées.

La première règle est de s'exprimer de manière claire et invariable sur sa politique et ses motifs. Ce n'est jamais facile de faire passer un message vers un auditoire multinational et plurilingue. Si le message varie de jour en jour, le court-circuit est inévitable. Il est fort possible que le président Bush ait considéré, dès le départ, que des liens avec al Qaeda, le désarmement de Bagdad et la nécessité de changer le régime étaient des motifs justifiant, chacun de manière indépendante, sa politique envers l'Irak. Mais en mettant l'accent sur l'un puis sur l'autre, il a semé la confusion. Certains en ont conclu qu'il avait des motifs cachés: il en veut au pétrole! Si on ne veut pas que les gens tirent des conclusions indésirables, il ne faut pas semer la confusion.

La deuxième règle est d'admettre que les désaccords sont inévitables: ils font partie du jeu. On peut essayer de les surmonter, de les contourner, de les restreindre ou de les résoudre. On peut les accepter ou les ignorer. Mais on ne doit en aucun cas les condamner ou vitupérer contre ceux qui les formulent. Tant le président Chirac que Donald Rumsfeld ont fait précisément cela.

La troisième règle est d'être prévisible. Rien ne fait autant de dégâts que l'imprévu. S'il est vrai, comme le disent les Français, que Tony Blair a téléphoné à Chirac le 29 janvier sans lui dire qu'il publierait le lendemain, avec d'autres, dans toute la presse européenne, une lettre critique, il a créé l'imprévu. Huit jours plus tôt, les Français et les Allemands avaient aussi surpris leurs partenaires en prenant, sans information préalable, une position commune sur l'Irak.

Pour prévoir, il faut des informations sûres et vérifiées. Colin Powell croyait avoir trouvé un accord avec la France: si les Etats-Unis acceptaient de passer par l'Onu pour une première résolution (la 1441), la France ne bloquerait pas, plus tard, une deuxième résolution, plus martiale. La diplomatie traditionnelle aurait demandé que ce point crucial soit vérifié, au plus haut niveau, afin de s'assurer, de préférence par écrit, que l'interprétation américaine de la position française était correcte. Cela a-t-il été fait? Il semble que non!

Finalement, la règle la plus importante est de ne jamais oublier qu'on traite avec des personnes, pas des machines ou des concepts. Leurs vues, leurs problèmes, leurs émotions, même leur orgueil, doivent être pris en compte.

Cela ne peut se faire par voie électronique. Pour convaincre, il faut des contacts personnels, des tête-à-tête, des signes de considération et d'estime, surtout envers ceux qui sont en désaccord. Pour comprendre, il faut savoir interpréter les gestes et écouter les silences. Tout cela, bien sûr, à condition que l'objectif soit bien de convaincre, de comprendre et de travailler ensemble. Pas simplement de prendre des positions publiques pour avoir des effets d'annonce.

Quand les instruments de la diplomatie sont laissés de côté et les règles des relations multilatérales ignorées, il y a toujours un prix à payer. On le voit aujourd'hui. L'efficacité de la politique étrangère est amoindrie, au lieu d'être renforcée. Les divergences de fond sont aggravées par l'incompréhension et le ressentiment. On dit qu'il y a eu échec de la diplomatie. En réalité, on n'en a fait aucun usage. Peut-être faut-il méditer cette leçon. Car le monde d'après Saddam Hussein aura sans doute besoin de beaucoup de diplomatie.

© La Libre Belgique 2003