Opinions

Les pratiques pédophiles de certains prêtres et de certains évêques catholiques (pas seulement celui de Bruges) n’en finissent pas de faire scandale. Les victimes se comptent par centaines en Belgique, mais par milliers aux Etats-Unis, en Irlande, au Québec, en Allemagne On sait que beaucoup de ces victimes restent traumatisées pendant toute leur vie, et d’autant plus que leur drame reste secret.

Après des décennies de silence, les hautes autorités de l’Eglise catholique, le pape Benoît XVI et Mgr Léonard en particulier, ont décidé une politique de transparence, d’attention aux victimes et de répression sans faiblesse des coupables. Enfin ! Pour avoir ce courage, il a fallu que le scandale prenne des dimensions planétaires. On peut espérer que les mesures prises permettront la cicatrisation de certaines plaies et une diminution significative du nombre des nouveaux cas. J’ai cependant la conviction que cela ne suffira pas : la crise est trop profonde pour être jugulée de cette seule manière. Il faut se demander : les conduites perverses aujourd’hui révélées n’ont-elles pas été induites ou favorisées par le "système catholique" traditionnel, ses discours, ses pratiques et ses représentations mentales ?

Dans l’opinion publique, le discrédit qui entoure l’Eglise catholique et ses prêtres est total. Certains ont parlé d’un acharnement médiatique : pourquoi la presse s’est-elle focalisée sur les prêtres, alors qu’ils ne représenteraient "que" 4 % des abuseurs sexuels ? Il faut, en effet, se poser la question : pourquoi ? Ce n’est pas seulement par "anti-catholicisme primaire", et même si celui-ci existe aussi. Je pense que le catholicisme paie ainsi le prix de son hyper-centralisme, de son cléricalisme et de sa prétention à enseigner aux autres la vérité morale.

Le catholicisme se présente comme un immense corps homogène et hiérarchisé. Prêtres et évêques appartiennent à l’appareil de cette organisation mondiale et à sa "vitrine". L’Eglise elle-même les présente comme des modèles et comme les enseignants de la vérité divine. Quand leur conduite est criminelle, le scandale est bien plus grand que pour d’autres personnes. Comment s’en étonner ? Et comment ne pas comprendre qu’il est temps de faire évoluer d’une manière sensible un certain "style catholique" ?

Les hauts responsables de l’Eglise catholique ne cessent de dire que notre société développe une "culture de mort", qu’elle a perdu le sens moral. Sur des questions comme la contraception, l’euthanasie ou l’avortement, elle tient sans cesse des discours intransigeants, excluant toute forme de nuance ou de compromis. Elle s’autoproclame "experte en humanité".

L’opinion publique découvre aujourd’hui que la même Eglise a failli, et d’une manière gravissime. Un nombre significatif de ses représentants (prêtres et évêques) ont utilisé l’ascendant que leur conférait leur statut pour abuser sexuellement des êtres sans défense. Certes, si scandaleuses soient-elles, ce sont des fautes individuelles, qui n’engagent pas l’Institution comme telle. Celle-ci est pourtant impliquée, car elle a camouflé la réalité et permis qu’elle se perpétue, et cela au plus haut niveau. Prenons deux exemples. En 1995, comme l’a révélé le Cardinal Schönborn, le Cardinal Angelo Sodano, alors secrétaire d’Etat (n° 2 du Vatican, juste après le pape !), a empêché la poursuite d’une enquête sur la conduite de Mgr Grör, archevêque de Vienne, accusé d’actes pédophiles; l’archevêque a finalement dû démissionner. D’autre part, dans une lettre de l’an 2001, le Cardinal Castrillon Hoyos, préfet de la Congrégation pour le Clergé, félicitait Mgr Pierre Pican, alors évêque de Bayeux-Lisieux, "de n’avoir pas dénoncé un prêtre à l’administration civile". La loi du silence a régné dans toute l’Eglise pendant longtemps : dans l’échelle de valeurs des autorités catholiques, la protection de l’image de marque de l’Eglise passait avant celle des victimes de crimes sexuels. Comment ceux-là même qui, "pour bien faire", mettaient en œuvre ce choix moral tordu, peuvent-ils dénoncer les dérives morales de la société ?

Morale catholique et sexualité : ici, le contentieux est évident et très ancien. Le catholicisme a fait siennes des philosophies grecques (platonisme et néo-platonisme, en particulier) qui opposent la noblesse de l’âme et la misère du corps. Dans sa vision idéaliste, le corps est toujours plus ou moins suspect, et avec lui la sexualité, qui nous fait ressembler à l’animal. En cette matière, l’Eglise a surtout condamné et mis en garde : contre les relations avant le mariage, contre l’homosexualité, contre la masturbation Elle n’a guère exalté l’amour physique comme expression de tendresse et de relation humaine. Bref, le sexe est un domaine honteux, qu’il faut taire. Mais comme les pulsions sexuelles sont bien là, elles sont refoulées et ressurgissent un jour avec d’autant plus de force. Cela ne peut que contribuer au développement de conduites perverses.

Si elle veut lutter à long terme contre la pédophilie, il faudra que l’Eglise tienne sur la sexualité un discours plus ouvert, plus réaliste, plus confiant.

On en arrive à la formation, l’image et les conditions de vie des prêtres. Des voix s’élèvent pour dénoncer le célibat des prêtres comme source de leur pédophilie. Le lien n’est pas direct, car la plupart des pédophiles sont mariés. Ce n’est pas le célibat comme tel qu’il faut incriminer, mais plutôt une certaine idéalisation du prêtre et l’ensemble de son style de vie.

Le choix d’entrer au séminaire est une décision noble, dictée le plus souvent par un grand idéal de service et de foi. Il n’empêche : des motivations inconscientes peuvent jouer. Ainsi, des jeunes pourront choisir la prêtrise parce qu’ils ont peur des femmes, et d’autant plus que le statut du prêtre permet de sublimer le refoulement de leur sexualité. La déficience de formation sur ce plan au séminaire et la présentation rassurante de l’Eglise comme une "mère" contribuent à les maintenir dans l’immaturité. Cela provoque des catastrophes, quelques années plus tard. Certains ont alors une "deuxième vie" secrète ou quittent la prêtrise pour se marier. D’autres, tenant la Femme pour inaccessible, jettent leur dévolu sur des enfants

Ce qui est ici en cause, c’est l’idéalisation du prêtre comme "l’homme du sacré", mis à part de la condition humaine commune. Tout le retire de l’humanité ordinaire : il porte un habit spécial, n’a pas un métier comme tout le monde, n’a pas une famille comme tout le monde, n’a pas des relations amoureuses comme tout le monde Bref, ce n’est plus un homme, mais un ange déguisé en homme. Comme on le sait, "qui veut faire l’ange fait la bête". Et puis, vouloir sortir de la condition humaine, n’est-ce pas le contraire de ce qu’a fait Jésus, dont l’incarnation a été conséquente jusqu’à la mort ?

Il y a aussi la question du style de vie du prêtre. Trop souvent, il est condamné à un isolement qui n’est pas seulement affectif : débordé de travail, portant seul de grandes responsabilités, n’ayant personne avec qui partager ses soucis, sans contact réel avec son évêque, obligé de soutenir les autres sans craquer lui-même, coincé dans un certain rôle par ses paroissiens Le prêtre n’est pourtant pas superman !

Enfin le prêtre est chargé, non seulement en paroles mais aussi "en actes véritablement" de témoigner de la proximité d’un Dieu d’amour dans le monde d’aujourd’hui. Il faut se demander : qu’est-ce que cela implique en pratique ? quelle formation donner au prêtre pour cela, avant l’ordination mais aussi tout au long de sa mission ? en quoi les communautés chrétiennes peuvent-elles collaborer à ce témoignage ?

En conclusion, lorsque la crise financière mondiale s’est déclenchée en l’an 2008, certains ont dit : "pour éviter qu’une nouvelle débâcle se produise, il faut réformer tout le système : éliminer les paradis fiscaux, mettre des limites à l’activité des banques et aux bonus des traders ". Deux ans plus tard, traders et banques reprennent leurs habitudes. Comme si de rien n’était, ou presque. La crise que connaît l’Eglise catholique devrait la conduire à réviser en profondeur son rapport à la société moderne, son discours moral, son organisation pyramidale, sa manière de comprendre le prêtre, etc. Aura-t-elle ce courage ? J’ai quelques raisons d’en douter, hélas