Opinions

1 Pas de Realpolitik sans Idealpolitik

En politique, il est souvent question de chiffres plutôt que de rêves, de faits plutôt que d’idées Néanmoins, la manière de traiter ces chiffres et d’aborder les faits est sous-tendue par des choix : en effet, faire de la politique, c’est toujours opérer un choix parmi les possibilités. Et si ces choix peuvent, à première vue, sembler objectifs, force est de reconnaître qu’un homme politique ne fonde jamais ses choix exclusivement sur des motifs rationnels - l’homme politique est aussi un être humain et l’être humain est plus qu’un être calculateur. En démocratie, un homme élu est en contact étroit avec le peuple qui lui-même est sensible à des arguments rationnels et irrationnels. D’ailleurs il n’y a jamais une rationalité, sinon la vérité existerait. La rationalité est comprise ici dans le sens de l’effort d’objectiver, de regarder le moyen et le long terme, de prendre le temps de réfléchir et non plus de suivre ses impulsions instantanées et ses passions immédiates, qui à terme peuvent aller à l’encontre de nos intérêts. [ ]

Nous devons rechercher l’équilibre entre le "réalisme politique" et l’"idéalisme éthique". Il s’agit d’une mission permanente dans un monde rempli d’écueils. Celui qui accentue excessivement un plateau de la balance - le réalisme politique -, se dirige tout droit vers un pragmatisme dénué de vision. Celui qui se veut trop idéaliste, n’atteint aucun objectif. Le tout est donc de concilier ce que Max Weber a appelé l’"éthique de responsabilité" mettant l’accent sur le caractère réalisable d’une part avec l’"éthique de conviction" qui insiste sur le caractère idéal d’autre part. [ ]

2 Le personnalisme

Le personnalisme fait donc tout sauf nier l’importance de l’Etat (et de la politique) mais il part de la responsabilité de l’être humain, sujet non seulement de droits mais aussi de devoirs. C’est cette combinaison de liberté et de responsabilité, de droits et de devoirs, qui façonne la dignité de l’homme. D’ailleurs sans ces valeurs, les institutions ne tiendraient pas. Un Etat sans civisme, sans vie intérieure, s’écroule, implose. C’est la grande conclusion de Toqueville il y a déjà deux siècles.

Je suis convaincu que c’est précisément à cause de ce sens pour la dignité de l’homme que le personnalisme est en passe d’être revalorisé en ces temps où règnent la connaissance technologique et la compréhension scientifique. A une époque où l’on s’intéresse surtout aux lois de la nature et des choses, le risque est grand, en effet, de réduire l’homme à un ensemble de "pulsions génétiques" - certains vont même jusqu’à prétendre que tout ce que nous faisons est guidé par l’"instinct de survie de nos gênes égoïstes". Au contraire, l’homme est appelé à la liberté et à la responsabilité envers l’autre, malgré toutes les contraintes. "L’homme se mesure devant l’obstacle", disait Saint Exupéry. [ ]

C’est un fait qu’à l’heure du règne de la technologie, il est tentant de réduire la philosophie et la pensée politique à une simple technique impersonnelle. Le personnalisme veut que l’homme dépasse la nécessité. La liberté est une conquête. Elle demande des efforts. L’éthique et la culture sont un choix.

Le personnalisme est une philosophie basée sur l’inaliénabilité de la dignité humaine et sur la primauté d’une représentation de l’homme en termes de catégories [ ]

Elles (ndlr les philosophies personnalistes) placent toutes l’homme au centre, l’homme en tant que personne, cet homme qui se présente non comme un individu purement autonome mais comme un individu dans un rapport de solidarité, l’homme comme semblable, l’individu doté de droits et de devoirs, l’homme qui se sait interpellé par le visage de l’autre, appelé à servir l’autre et ainsi à se construire, quelqu’un qui chérit sa liberté et, de ce fait, donne la priorité aux Libertés. L’homme n’est pas le résultat de la division d’un million par un million. Chaque homme est unique. Dans le personnalisme chrétien il est enfant de Dieu et personne ne chérit pas son enfant. [ ]

Du reste, la liberté individuelle dans la sphère privée ne peut se transposer dans le domaine public sans le sens communautaire. En effet, parallèlement à la liberté individuelle, s’imposent des liens solidaires, qui permettent à l’homme de trouver son équilibre interne, d’augmenter ses chances de bonheur. La relation entre la liberté individuelle et les liens solidaires élève l’individu au rang de personne. Cela constitue la grande différence entre individualisme et personnalisme. "No man is an island, entire of itself-, every man is a piece of the Continent; a part of the main." Ernest Hemingway (citant John Donne, 17e siècle).

Le sociologue britannico-allemand Ralph Dahrendorf, décédé plus tôt dans l’année, formulait à juste titre la remarque suivante : "L’histoire, le foyer, les proches, la foi sont des éléments caractéristiques des liens sociaux qui libèrent l’individu du vide d’une société exclusivement orientée vers la performance et la compétition " Ce n’est pas non plus un hasard si tous ces liens dépassent l’homme, au sens originel du mot "religion" - du verbe latin "religare", qui signifie relier.

Ce capital social se perd selon le grand sociologue américain Robert Putnam à cause, entre autres, de l’évolution technologique comme les médias audiovisuels. Chacun devant son poste de télé ou devant son PC a diminué les contacts sociaux et familiaux. Rien ne remplace la proximité. [ ]

Dans la pensée personnaliste, liberté et responsabilité sont liées et en équilibre. La liberté est un bien précieux, un bien qui renforce les hommes. Mais la liberté ne peut à aucun moment devenir un droit du plus fort. La liberté ne peut jamais être brandie pour priver l’autre de sa liberté. La liberté débridée peut mener à l’esclavage. Conclusion : pour protéger la liberté de tous, c’est-à-dire pour la rendre accessible aux autres, la liberté personnelle doit connaître des limites. On doit être libre non seulement dans le sens de libéré mais aussi dans le sens dynamique.

La liberté peut être bridée depuis l’extérieur - et dans un certain sens chaque Etat sera amené à le faire par des lois d’une part et par des impôts et des contributions à la sécurité sociale, d’autre part - mais elle doit l’être davantage encore depuis l’intérieur - par la responsabilité citoyenne et le devoir de justification de chaque citoyen.

Dans les troisième et quatrième chapitres de son ouvrage "Humanisme inté gral", Jacques Maritain pointe cette double responsabilité, de l’Etat d’une part et du citoyen de l’autre : le régime étatique politique moderne doit réaliser le "bonum commune" avec la coopération de tous les citoyens, tout en respectant la liberté de la personne dans le cadre de ce bien-être général.

La coresponsabilité de tous les citoyens dans le bien-être général est une pensée clé du personnalisme qui, d’après Jacques Maritain, voit la personne humaine comme une nature spirituelle dotée du libre choix et, par conséquent, autonome par rapport au monde.

L’aspect sociétal occupe une place centrale dans la pensée personnaliste sans porter atteinte à la liberté humaine et à la liberté de la conscience. [ ]

La politique ne peut rendre les gens heureux, mais elle peut contribuer à son bonheur, à l’aider dans sa recherche du bonheur. [ ]

Pour un personnaliste, il n’existe donc pas de pays-phare ou d’Etat modèle. Il est conscient que cet idéal est hors d’atteinte, précisément parce qu’il sait aussi que les deux motifs de l’action humaine sont l’altruisme et l’égoïsme. Altruisme et égoïsme sont le tandem qui permet à l’homme de progresser sur les chemins de la vie.

Parce que l’homme est faible, la perfection ne sera jamais de ce monde. Le monde est donc perfectible. La recherche de l’ultime organisation sociale - du Paradis terrestre - est même dangereuse. Elle veut contraindre l’homme à devenir ce qu’il n’est pas ou ne pourra jamais devenir [ ]

3 L’action politique

[ ] Le personnalisme attache beaucoup d’importance à la famille et à cette société civile. Tout d’abord parce que c’est au sein des auto-organisations que l’homme devient une "personne". Mais tout autant en raison de l’importance extrême que revêtent des associations de personnes au sein d’une société morcelée (ce qui devrait en fait être une contradictio in terminis). Elles doivent apporter de la stabilité. [ ]

Les autorités doivent encourager l’auto-organisation des citoyens. Le point de départ d’une organisation personnaliste revient justement à mettre à profit le pouvoir de la société. A l’école, au travail, au théâtre, au sein des foyers, des associations, églises, quartiers, C’est dans ces environnements que les hommes deviennent des citoyens animés de convictions. Aux autorités de soutenir autant que faire se peut ce capital social et familial, qui nous manque trop aujourd’hui.

Bien sûr, la société est devenue plus individualiste, mais les liens sociaux continueront toujours à exister - ils ne cessent même de se multiplier. Et plus la société est complexe, plus l’homme devra pouvoir compter sur la solidarité pour l’exercice de ses libertés. [ ]

La bipolarité - vocation personnelle et relations interpersonnelles - est un fondement de personnalisme qui tente, de manière structurée, d’articuler l’action politique autour de cette vision de l’homme. L’idée centrale est que l’homme entretient de multiples liens - qui sont davantage que de simples réseaux utiles - sans pour autant se confondre avec eux. L’homme est bien plus qu’une partie de la collectivité. Dans le cadre de ses liens, l’homme reste lui-même, il conserve sa dignité personnelle.

C’est précisément parce que l’identité personnelle englobe plus que l’identité des liens que l’homme établit, qu’il peut faire la démarche de sortir de ces réseaux et qu’il est à même d’embrasser le monde globalisé. [ ]

L’homme connaît trois relations essentielles : la relation avec soi (l’amour propre libérateur), la relation de proximité (les liens étroits solidarisant) et la relation avec les autres qui sont éloignés (les liens plus distants qui invitent à la solidarité). Dans un monde globalisé, le périmètre des liens plus distants ne cesse de s’étendre. La corrélation entre la liberté individuelle et la solidarité large ne peut être conservée que si les cercles intermédiaires de la solidarité restent intacts, ce qui renforce l’individu dans sa responsabilité pour qu’il se connecte avec le grand monde. [ ]

La subsidiarité permet la réciprocité, à savoir que dans l’ensemble d’une société libre et solidaire, désireuse de créer des opportunités pour chacun, chaque être humain doit contribuer à la réalisation de cette société des opportunités. En contrepartie de ce que l’homme reçoit de la société (via l’Etat et la sécurité sociale née de la solidarité), il doit apporter sa contribution. Droits et devoirs.

Cette contrepartie est à la fois objective (à mesurer) et subjective (à pondérer), puisqu’il y a lieu de tenir compte des possibilités individuelles de chaque être humain. Chaque individu contribue en fonction de ses talents et de ses capacités (mentales et physiques). [ ]

4L’au-delà

Le personnalisme part toutefois de l’idée que le respect de la dignité humaine n’est pas seulement rencontré par la croissance du bien-être et par l’assurance des soins (maladie, handicap, vieillesse). L’organisation d’une telle société donne un sens à l’action politique mais l’homme en tant qu’homme souhaite également que sa vie ait un sens.

Ce sens, l’homme le trouve dans un engagement pour quelque chose qui est extérieur à lui (comme nous l’apprend la logothérapie de Viktor Frankl) : une transcendance. L’amour est la plus grande force transcendante. L’amour dans ces formes multiples. "Elle meut le soleil et les astres" (Dante). [ ] L’homme est à la recherche de sens : c’est la présence de sens dans son existence (compter, avoir une mission) qui lui procure le vrai bonheur. Le bonheur est le résultat d’une vie pleine de sens. [ ]

Tel est précisément le point de départ du personnalisme : l’esprit de la liberté, au sens précis de "liberté humaine". Pour Jacques Maritain, la liberté était le but ultime de l’humanisation, mais par liberté, il n’entendait pas la débauche ou une autonomie strictement rationnelle, mais bien la réalisation de la personne humaine en concordance avec sa nature - notamment, l’aboutissement à la perfection morale et spirituelle. Un homme ou une femme libre a quitté la jalousie, la mesquinerie, la peur de l’autre et a choisi la voie de l’amour. On sait que la vie est compliquée, mais le courant sous-jacent devrait être celui-là.

Tout en haut de la pyramide, au-dessus de la politique et de l’économie et de tout ce dont l’homme remplit sa vie sur terre, plane la signification spirituelle de l’homme. Et cette signification spirituelle de l’essence de l’humanisme - humaniser le monde par la liberté, la responsabilité et la solidarité - doit alimenter notre vie entière et notre vie en société avec un cœur et un esprit, du sens et de l’espoir.

Cela vaut également pour ces temps dits difficiles. Comme l’écrit Saint Augustin : "Nous sommes les temps. Soyons bons et les temps seront bons ."

(1) Son texte intégral est accessible sur le site www.grandesconferences.be à la rubrique "comptes-rendus"