Opinions

Mère d’une petite fille dyslexique, je plaide pour que chaque enfant ait les mêmes chances de réussite à l’école. Ils ont tous leur place si on tient compte de leurs qualités personnelles. 

Une opinion d'Emmanuelle Florent, enseignante et psychopédagogue.

Crédits photo: D.R

Les troubles "dys" sont à la mode, diront certains; pour d’autres, il s’agit de termes complètement méconnus. Dyslexie, dysorthographie, dyscalculie, dyspraxie, dysphasie…

La dyslexie, c’est une condition d’origine neurologique (1), un syndrome qui se manifeste par une organisation différente des connexions cérébrales; c’est une sorte de handicap sournois parce qu’il ne se voit pas toujours. On naît dyslexique, on vit avec parfois sans y mettre le mot de dyslexie et souvent, on pallie, on trouve des stratégies, on cache avec une inventivité telle qu’un enseignant peut passer à côté sans même s’en rendre compte. Mais toujours, on en souffre parce que c’est une sorte de maladie silencieuse qui met en doute la confiance en soi de l’enfant, qui fatigue parce que l’enfant dyslexique travaille en moyenne trois fois plus qu’un autre enfant pour trois fois moins de résultats. C’est un enfant qui a besoin de plus de temps pour mettre en place certains apprentissages, pour répondre à un questionnaire parce que la lecture est un véritable parcours du combattant.

Quand un enfant souffre de myopie, il porte des lunettes et tout le monde trouve cela normal. Quand un enfant est déficient auditif, on ne l’évalue pas sur les compréhensions à l’audition mais on privilégie l’écrit. Quand un enfant est dyslexique, on fait quoi au juste ? Eh bien, c’est là que tout devient plus compliqué. On prescrit des séances de logopédie dont on ne voit les effets qu’après de longues et longues séances de "rééducation".

Et puis il y a cette fameuse circulaire (2) qui octroie à un enfant à troubles spécifiques d’être dans des conditions un peu aménagées pour passer ses épreuves et notamment son CEB : temps supplémentaire, relance attentionnelle, utilisation de dictionnaire en signet, parfois d’un logiciel… Ma fille, qui avait droit à ces conditions sur papier, ne les a pas vraiment eues dans la réalité. Parce qu’au final, c’est au bon vouloir des surveillants de l’examen et certains enseignants sont moins ouverts, moins favorables, moins professionnels que certains autres qui eux sont plus progressistes et surtout plus positifs.

Mais au juste quelle société voulons-nous ? J’entends beaucoup en ce moment dans les médias que le CEB est trop facile et qu’il est honteux que plus de 96 % des enfants réussissent (3).

Quelle société voulons-nous ? Une société où on laisse sur le carreau assez d’enfants de 12 ans parce que ça rassurerait certains ? A priori, pratiquement tous les enfants ne devraient-ils pas être en mesure d’acquérir les socles de compétences ?

Quelle société voulons-nous ? Une société élitiste de totale compétition où l’on ne prend en compte que les notes que l’enfant ramène à la maison ? Etre plus fort que l’autre, meilleur que lui ? C’est l’image du bonheur que l’on donne à nos enfants ? Une société où un enfant issu d’un milieu plus défavorisé verra, avec l’école, se creuser un fossé encore plus grand ? L’ascenseur social n’est surtout pas pour tout le monde ?

Ce n’est pas une société au rabais que je demande. Mettons la barre haut justement, celle où s’amenuiseront les disparités entre "les plus forts" et "les plus faibles", celle où chaque enfant aura les mêmes chances de réussite.

Soyons aussi des enseignants empreints de réflexivité par rapport à notre propre pratique (4), respectons le rythme de chacun, le rythme de l’acquisition de la conceptualisation, de l’appropriation de certaines procédures mentales chez nos enfants et adolescents. Et relisons de temps en temps l’article 6 du décret Missions de 1997 qui définit les quatre objectifs de l’enseignement fondamental et secondaire : une école qui promeut la confiance en soi, qui amène tous les élèves à s’approprier des savoirs, qui prépare les élèves à être des citoyens responsables, qui leur assure à tous les chances d’émancipation sociale.

Pour moi, chaque enfant doit être pris en compte dans sa globalité avec ses dons, ses qualités et les promesses qui germent au fond de son être, semences en friche qui un jour fleuriront peut-être sous un soleil plus heureux après quelque année pluvieuse. Chacun a sa place et il faut aider nos enfants à trouver la leur en fonction de ce qu’ils sont justement, en tenant compte de leurs richesses mais aussi de leurs difficultés. En étant doux mais exigeant, en étant juste mais en tenant compte de certaines "spécificités". "Tout le monde est un génie; mais si vous jugez un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide." Einstein avait bien compris cela. Einstein était dyslexique. "Alors ma petite fille, tu es une fille prometteuse, ne laisse jamais personne te dire le contraire ! Ta dyslexie, tu vas tout doucement l’apprivoiser, tu vas comprendre ton propre fonctionnement et petit à petit, tu accompliras des merveilles." Disney, Flaubert, Churchill, Edgar Poe, Léonard de Vinci, Beethoven, Picasso… étaient des dyslexiques. L’école ne les a pas toujours épargnés mais ils ont tous "réussi" dans la vie.

Un dyslexique a en général une créativité débordante, une activité cérébrale toujours en ébullition et un génie hors pair abrité au creuset de son intelligence atypique. Ils ne sont jamais là où on les attend mais si souvent où on ne les attend pas.

Ma fille écrit des poèmes magnifiques, invente de belles histoires de voyages et de princesses oubliées, interprète un texte avec tant de justesse, dessine au crayon pastel comme personne, se passionne pour tous les secrets de la biologie, etc. Mais, surtout, elle est soucieuse des autres, a beaucoup d’humour et déborde de gentillesse et d’affection.

Au quotidien, c’est très difficile à vivre. Le professeur de français que je suis a aussi dû accepter et apprivoiser cette condition neurobiologique particulière. Il faut encourager en permanence, revoir son échelle de valeurs, rencontrer des personnes-ressources formidables, développer l’estime de soi de l’enfant pour ne pas sombrer, aider à déployer les voiles et garder le cap pour que les voiles alors portées par le vent promettent au bateau un beau voyage.

Je terminerai mon propos par une note d’apaisement. Je la dédie à tous mes élèves qui ont mal à leur lecture et à leur orthographe, dyslexiques ou pas d’ailleurs. Donnez-vous du temps, du temps pour accepter qu’il faut du temps pour maîtriser quelque chose, du temps pour apprivoiser les mots et appréhender leur fonctionnement. Au-delà d’une rigueur de travail, soyez doux envers vous-mêmes.

(1) Dr Vincent Goetry (et coll), "Génération dyslecteurs. Bien comprendre la dyslexie pour mieux aider les dyslexiques" Editions Erasme, collection A la rescousse.

(2) Circulaire no 4691 datant du 17 janvier 2014 concernant les dispositions relatives à l’octroi du Certificat d’études de base (CEB).

(3) Ce genre de déclaration est similaire à propos du CE1D.

(4) Emmanuelle Florent. "Une approche biographique de l’identité enseignante" in Annemarie Trekker (coll), "Le travail de l’écriture, quelles pratiques pour quels accompagnements ?" Editions L’Harmattan (2014).

Titre et sous-titre sont de la rédaction.