Opinions Apparemment bien conscients que la profession d’enseignant est de plus en plus désertée (il apparaît que 40 % des jeunes enseignants quittent la profession dans les cinq ans qui suivent la fin de leurs études !), nos représentants politiques ont pris l’engagement d’agir au plus vite.

Effectivement, durant la campagne électorale, les différents partis ont avancé une série de mesures qui permettraient d’enrayer l’hémorragie. C’est ainsi que l’on pouvait lire dans la presse des mesures idéalistes, il est vrai, mais irréalisables financièrement.

Il était question d’alléger la plage horaire des enseignants débutants afin d’être épaulés par “des anciens” ainsi que celle des enseignants chevronnés afin de guider les plus jeunes et cela sans perte de salaire. Mais où la Communauté française trouvera-t-elle les fonds nécessaires pour financer ces dépenses supplémentaires alors que les prévisions budgétaires sont catastrophiques ? Où va-t-on trouver les enseignants supplémentaires alors que, dans certaines branches, il devient pratiquement impossible d’engager du personnel possédant les titres requis ? De plus, cette mesure fait grincer des dents nombre de vieux profs. Comment, alors que leurs méthodes pédagogiques sont sans cesse remises en question et qu’ils se sentent souvent tenus pour responsables de l’échec de leurs élèves, pourraient-ils épauler de jeunes enseignants ? Apparemment, ils ne possèdent plus les compétences adéquates et la plupart, malgré une incitation salariale, veulent arrêter à 55 ans ! Ajoutons à cela le ballet incessant des ministres, chacun voulant laisser une trace de son passage par des circulaires différentes et parfois contradictoires, et le changement régulier des programmes. Tout cela, bien sûr, sans avoir consulté les gens de terrain !

Il était question d’introduire une heure de concertation dans la plage horaire et de réintégrer une heure de conseil de classe dans les attributions de l’enseignant. De même il était prévu de le former à la remédiation dans le cadre des heures de travail et ce, pour faire face au fameux taux d’échec trop élevé. De nouveau, où va-t-on trouver les moyens financiers nécessaires ? S’attaque-t-on aux racines du mal ? Pratiquement tous les enseignants s’accordent pour reconnaître que la première cause d’échec est l’absence de savoirs, le manque de travail à domicile et l’absence de motivation. Comment peut-on bâtir des compétences sur un désert de connaissances ? Bien sûr, les coupables sont tout désignés : les enseignants ne savent pas intéresser et motiver leurs élèves ! Tous les enseignants sont-ils donc mauvais ? Doivent-ils se transformer en gentils animateurs du Club Med ? Les parents n’ont-ils aucun rôle à jouer dans l’éducation et la motivation de leurs enfants ?

Il était question de responsabiliser les différents acteurs de la communauté éducative : ce qui sous-entend leur accorder une confiance et une autonomie accrues dans les méthodes d’apprentissage, dans certains projets pédagogiques… Mais pourquoi alors tant de directives, notamment en ce qui concerne le passage de classe ? Pourquoi surcharger les chefs d’établissement, le personnel enseignant tout entier, de lourdes tâches administratives, chaque année multipliées et qui sont en réalité des moyens de contrôle de l’application aveugle des différentes circulaires ?

Pourquoi modifier sans cesse le système d’évaluation des élèves ? Pourquoi, si l’on désire accorder la confiance aux enseignants, donner autant de possibilités de recours ? N’est-ce pas là discréditer systématiquement le travail pédagogique entrepris ? N’est-ce pas là aussi miner l’estime de l’enseignant envers ses propres compétences et le placer sous pression permanente ? En délibération, la menace des recours peut l’emporter sur l’honnêteté envers l’élève et ses parents. Bon nombre d’enseignants se demandent s’il ne s’agit pas là d’une volonté délibérée de masquer ainsi le problème financier lié à l’échec scolaire et au redoublement. Ne voit-on pas qu’il s’agit d’un problème de société avant d’être un problème d’enseignement ? La volonté du pouvoir politique serait-elle de faire réussir tous les élèves et non de les former ?

Pendant que nos représentants politiques présentaient de belles promesses électorales, nous, enseignants, recevions de nouvelles directives (eh oui, encore) concernant les délibérations de fin d’année. Ces mêmes politiques qui se soucient tellement du bien-être de leurs chers professeurs (“chers” dans les deux sens du terme, vu ce qu’ils vont leur coûter !) multiplient les tâches administratives. C’est ainsi qu’il nous est demandé de compléter, avant les délibérations, une somme considérable de documents tels qu’une feuille de compétences acquises et non acquises pour chaque élève et ce, dans chaque discipline, un document reprenant les lacunes précises des élèves ainsi qu’un plan individuel de remédiation. Nous n’osons imaginer le travail fastidieux des enseignants ayant dans leurs attributions plus de deux cents élèves !

L’intention est certes tout à fait louable et le projet intéressant. C’est pour cela que le nombre de jours de délibérations a été réduit : pour nous permettre de réfléchir et d’effectuer correctement ce travail supplémentaire ! Il est vrai qu’à la veille des examens, nous, enseignants, entre l’élaboration des épreuves et leurs corrections, sommes presque en vacances ! Les parents ont, c’est clair, droit au maximum d’informations concernant les études de leurs enfants mais ignorent tout à fait la somme de travail, de papiers et le niveau de stress engendrés par ces mesures.

Que dire aussi de la pression imposée aux chefs d’établissement qui doivent organiser une telle fin d’année scolaire et faire appliquer des mesures qui suscitent le découragement et le ras-le-bol de leurs troupes ? Où ces mêmes chefs d’établissement vont-ils trouver le temps de (entre autres) demander l’avis des parents chaque fois que le conseil de classe a émis une restriction sur la forme d’enseignement que peut suivre leur enfant ? Comment vont-ils pouvoir organiser le PIA (programme individuel d’apprentissage) alors qu’ils n’ont reçu aucun moyen pour ce faire ?

Que dire encore du gaspillage de papier ? Que fera-t-on de tous ces documents au fil des années ? Pas de panique ! Avant de rénover les bâtiments existants, on agrandira nos écoles que nos jeunes enseignants auront désertées !

Quand va-t-on rendre l’enseignement aux enseignants toujours sur le terrain et non plus aux chercheurs en laboratoire ?

Des enseignants fatigués, désabusés, et qui pourtant voudraient encore croire en leur métier.