Opinions
Une opinion de Renaud Homez, internaute.


Une langue ne doit pas évoluer sous la contrainte de groupes d’influence en faveur de l’égalité homme-femme. Acteur·rice·s, ingénieur·e·s, ceux·elles ? C’est absurde !

Le juste combat qui est mené pour l’égalité entre les femmes et les hommes est parfois émaillé de perles qui méritent qu’on en rigole pour ne pas en pleurer. La dernière en date : l’écriture inclusive, expression aussi vague et creuse que les intérêts qu’elle entend défendre. L’Académie française, qui n’est certes pas réputée pour sa composition paritaire (j’ai compté : 4 femmes pour 30 hommes - et une flopée d’Immortels de sexe masculin), a condamné unanimement cette pratique comme une "aberration" risquant de mettre "en péril mortel" la langue française. Nous partageons leur inquiétude.

En recherchant, ici et là, les origines du concept d’écriture inclusive, on découvre qu’elle est promue, entre autres, par l’agence de communication d’influence Mots-Clés. Laquelle donne la possibilité à tout internaute de télécharger le "Manuel d’écriture inclusive". On y trouve de plus amples informations: "L’écriture inclusive désigne l’ensemble des attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’assurer une égalité de représentations des deux sexes. Concrètement, cela signifie notamment : renoncer au masculin générique (‘des acteurs du développement durable’), à la primauté du masculin sur le féminin dans les accords en genre (‘des hommes et des femmes sont allés’), ainsi qu’à un ensemble d’autres conventions largement intériorisées par chacun et chacune d’entre nous."

Certains arguments exposés par les partisans de l’écriture inclusive nous paraissent recevables. Ainsi de l’usage, par exemple, du terme "humain" plutôt que "Homme" dans "Déclaration universelle des droits de l’Homme". De la même manière, pourquoi ne pas employer le féminin de certains noms communs : écrivaine, auteure, etc. ?

Mais là-dessus tout le monde sera d’accord ou presque. Ce qui scandalise les Immortels (et le mortel que je suis), tient en deux mots : "Point milieu".

Voilà donc, après le point-virgule, le point d’exclamation, le point d’interrogation, le point de suspension… le point milieu. Plaisir de lecture garanti ! Citons quelques exemples : acteur·rice·s, ingénieur·e·s, ceux·elles, sénior·e·s. On n’est pas loin du codage informatique et, à ce rythme-là, on prévoit un effondrement des ventes de livres et de journaux.

L’agence Mots-Clés justifie ce choix : "Le point milieu nous semble ainsi préférable aux parenthèses (qui, en usage, indiquent un propos secondaire), à la barre oblique (qui connote une division), à l’E majuscule (qui peut être interprété comme une considération différente entre féminin et masculin)." On salue ici l’effort de précision dans l’explication mais l’on s’interroge : l’auteur.rice est-il.elle bien sérieux-se ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une entreprise destinée à énerver Jean d’Ormesson et Alain Finkielkraut ?

On nous rétorquera que le débat est beaucoup plus profond et qu’il en va de siècles de domination de l’homme sur la femme à travers la langue, à grand renfort d’arguments philosophiques.

Il nous semble au contraire que la langue française ne doit pas être prise en otage à des fins idéologiques ou politiques. Elle a déjà du mal à subsister dans un monde converti au "Franglais" ; elle souffre en outre d’être souvent mal employée et orthographiée ; ne lui apportons pas le coup fatal de l’inclusion ! La beauté d’une langue tient précisément dans son caractère imparfait et d’ailleurs évolutif. Mais elle ne doit pas évoluer sous la contrainte de groupes d’influence qui prétendent vouloir la changer au nom de l’égalité homme-femme. Cela est contre-productif et ne sert en rien la cause du féminisme. Il y a des mots féminins et des mots masculins, également beaux dans leur différence.

Marguerite Yourcenar, première femme élue à l’Académie française, résume, dans un propos qui n’a rien perdu de son acuité : "Ce qui m’inquiète dans le féminisme de nos jours, avec lequel je suis tout à fait d’accord quand il s’agit d’égalité des salaires à mérite égal, c’est l’élément de revendication contre l’homme, une tendance à se dresser contre lui qui ne me paraît pas naturelle et nécessaire et qui tend à établir des ghettos. Des ghettos, on en a déjà assez."