Opinions
Une opinion d'Annie De Wiest, sociologue du genre, directrice honoraire de la direction de l'Egalité des chances de la Fédération Wallonie-Bruxelles.


En 1994, je mettais en place le dispositif Egalité des Chances entre les femmes et les hommes. Une équipe de trois personnes et un budget d’1 million de francs belges. Les femmes politiques rechignaient alors à se faire faire des cartes de visite comme députée ou échevine. Quelle avancée depuis ! Mais j’ai deux regrets…


Voici le 8 mars. On va parler de la Journée des droits des femmes.

En lisant de récentes tribunes, en écoutant les billets de certaines chroniqueuses, j’éprouve peut-être un sentiment diffus de déjà vu. Déjà lu, déjà entendu. Déjà discuté.

Eh bien, j’ai tort.

La Fédération Wallonie-Bruxelles dispose d’un dispositif Egalité des Chances entre les femmes et les hommes. J’ai eu la chance de mettre en place ce dispositif en 1994. C’était une avancée significative quant aux objectifs et aux moyens par rapport au "Service de la promotion de la femme" qui existait alors. Les acquis : une équipe de trois personnes, un budget d’1 million de francs belges, soit 25 000 euros. Il fallait travailler de biais les grands corps de l’Administration et de la Politique, on appelait ça la démarche transversale, dont les ressources stratégiques étaient le temps, l’engagement, les photocopieuses, le fax et le téléphone, les bases de données constituées à la main, et les déjeuners de travail avec sandwichs.

Rares femmes politiques

D’emblée, compte tenu des compétences de la Fédération, j’avais identifié la question des médias et de l’accès à ceux-ci comme étant une clé pour faire avancer la situation.

Les rares femmes politiques en place hésitaient à soutenir une démarche qu’elles craignaient de voir dénoncée comme militante féministe pour tout dire. D’aucunes allaient être bientôt ravies d’être élues grâce à certains quotas. Rechignant toujours à se faire faire des cartes de visite comme sénatrice ou députée ou échevine.

A l’international

Voilà pourquoi la dimension de concertation via l’international fut et reste décisive : institutions, conférences et programmes. Je me rappelle ces séances à l’Onu ou au Conseil de l’Europe où nous avons décidé de développer et conceptualiser le mainstreaming du genre. Ça ne vous évoque rien ? Il s’agit tout simplement d’obtenir que chaque comité, chaque ligne budgétaire, chaque politique… soit évaluée en termes de répercussions sur les situations respectives des hommes et des femmes. Dans une administration, cela revient à imposer au plus haut niveau ce que j’avais appelé le réflexe égalité : inviter tous les responsables à chausser les lunettes de l’égalité. Ce fut une fameuse bagarre.

Des réseaux se constituaient et je garde des souvenirs extraordinaires de ces complicités avec des femmes qui devinrent parfois très influentes.

Newtonia, pas Marie Curie

Personnellement je choisis de m’orienter vers le travail aux niveaux européens et onusiens tant je redoutais le monde politique et ses violences sans doute motivées mais si souvent gratuites.

Quand on est faible au plan local, il faut s’organiser au niveau global. Une professeure de physique ou de philosophie est peu de chose dans une Faculté universitaire. Un regard qui se force à être bienveillant peut même se demander si elle est bien à sa place. Les femmes, on le sait, ça s’occupe de psychologie, de médecine, de droit ou de lettres.

Mais en Europe, les physiciennes se comptent par dizaines de milliers. Une de mes expériences les plus délicates fut d’amorcer au tournant du millénaire un programme de sociologie du travail sur le sujet des études scientifiques des jeunes femmes. Pour ne pas l’appeler Marie Curie, je l’avais baptisé Newtonia. Quelques bons résultats, mais surtout des contradictions mises à jour, et quelques contrariétés.

Appel d’air de Pékin 1995

J’avais été littéralement captivée par la dynamique d’accélération ressentie par toutes celles qui eurent la chance de participer à la Conférence mondiale des femmes à Pékin en 1995. Ce processus a créé un appel d’air très salutaire.

Comme anecdote, je garde un souvenir précis d’une réunion consacrée au harcèlement sexuel sur les lieux de travail. Un texte devait être élaboré afin d’être proposé à l’autorité politique. Un des hauts fonctionnaires du Département éclata de rire et évoqua Monica Lewinsky. Le projet attendit deux ans de plus.

Alors à l’évocation de ce souvenir, je me dis que la situation a évolué. Ce rire serait désormais malvenu. Je me réjouis aussi d’apercevoir enfin des femmes politiques qui s’assument en tant que telles et qui soutiennent les revendications des femmes.

Violences économiques et bagarres de clans entre féministes

Je me permets toutefois deux regrets.

Les questions économiques liées aux conditions féminines restent marginalement prises en compte alors qu’elles constituent des clés essentielles d’émancipation. Les femmes sont trop souvent pauvres ou à la limite de basculer dans la précarité. Abruties de travail. Proches du désespoir. Beaucoup d’injustices subsistent, et les réformes des pensions envisagées actuellement sont des violences économiques perpétrées contre les femmes. Seuls les comptables et les réactionnaires (ils existent) y croient. Si vous préférez voir des femmes précaires aux caisses de supermarchés, ne relisez pas ce papier.

Ensuite, je constate toujours ces fameuses bagarres de clans entre féministes. Des bagarres très agressives, trop stigmatisantes. Stériles. A croire que des objectifs différents sont poursuivis. Comment espérer des résultats concrets et durables dans de telles conditions ? Pourquoi une paix des braves ne peut-elle être conclue ?

Alors ? Je m’efforce de rester optimiste, mais je sais qu’à mon âge, à la retraite, je mourrai avant d’être satisfaite sur tous ces enjeux.