Opinions
Une chronique de Charles Delhez.


La vérité ne se laisse pas réduire à une seule discipline. La science ne donne que la science. La foi ajoute un regard.


Quelle est la chose que vous supportez le moins ?", demandait-on récemment à un de mes collègues de l’université. En fils de la modernité, il répondit sans hésiter : le dogme ! L’argument d’autorité n’en est plus un. Ce qui déplaît tant dans le dogme, en effet, c’est qu’il fait l’impasse sur la recherche personnelle, sur le "libre examen". Je ne peux que le suivre dans ce projet tout à la gloire de l’homme et de sa raison critique.

"La modernité a offert une double promesse d’émancipation, une émancipation de l’esprit, vouée à ne se confier qu’à la seule raison pour juger du vrai et du bien, et une émancipation sociale et politique", dit Philippe d’Iribarne, chrétien et moderne. Mais il serait naïf de croire que cette promesse est déjà réalisée. La modernité demeure un horizon.

Souvent, en effet, manquant de lucidité et de clairvoyance, nous examinons les dogmes des autres à la lumière des nôtres. Nous croyons en effet trop vite avoir atteint le top de la liberté d’esprit. Ne serions-nous parfois aveugles sur nos préjugés, prisonniers dans un cachot aux barreaux en or ? Refuser tout dogme, en effet, nous invite à être critique vis-à-vis des nôtres, inconscients.

Ainsi le grand Einstein, qui disait qu’un présupposé était plus difficile à briser qu’un atome, accusa Mgr Lemaître d’avoir inventé sa théorie de l’atome primitif - appelée, de manière populaire, "théorie du big bang", suite à la moquerie de Fred Hoyle - pour faire correspondre la science à ce que disait la Bible. Einstein, comme Spinoza ou le philosophe grec Parménide, croyait que l’univers était fixe et éternel. Georges Lemaître a montré qu’il était en expansion.

"Non, pas cela, cela suggère trop la création", répétait Einstein à Lemaître. Il voyait en effet dans cette hypothèse une dimension métaphysique et religieuse. Pourtant, le Louvaniste avait un regard purement "matérialiste". Il refusait "d’utiliser des concepts théologiques, alors qu’Einstein refusait un modèle purement scientifique au nom d’un concept théologique", fait remarquer Dominique Lambert. Or la suite montrera que ce prêtre en soutane - qui en étonnait plus d’un par sa science, lors de ses voyages aux Etats-Unis - avait raison. Heureusement, Einstein a su le reconnaître, et c’est pour cela que je déclare qu’Einstein est un grand homme !

Il n’est pas si facile de se confronter au réel, parce que nous le voyons avec nos propres lunettes. C’est ainsi que l’on peut expliquer l’affaire Galilée : il était difficile d’admettre, alors que l’on voit le soleil se lever tous les matins, que c’est la terre qui tourne autour de lui. C’était aller contre les évidences. Si vous ajoutez à cela la manière de lire et de comprendre les textes bibliques à l’époque, il n’était guère facile de donner raison à Galilée. Souvent, en effet, le réel ne nous apparaît pas tel qu’il est. Copernic a été traité de fou par Luther et de possédé par Calvin.

Alors, Lemaître a-t-il trouvé une explication définitive pour nos origines ? Absolument pas. La création, un concept théologique, ne sera jamais un point, fût-ce le premier sur la ligne du temps, mais le sens que l’on donne à l’aventure humaine et, dirait Leibnitz, au fait qu’il y a quelque chose et non pas rien. Aux yeux des croyants, tout est don. A la science de nous dire comment ce don est parvenu jusqu’à nous. Aujourd’hui, séduits par les "victoires" de la science, nous avons tendance à réduire l’homme à ses explications scientifiques.

"La science est une tâche infinie", a dit feu Jean d’Ormesson. Chaque chercheur fait ce qu’il peut, avec passion et humilité, mais la vérité ne se laisse pas réduire à une seule discipline, fût-elle scientifique. La science ne nous donne que la science. La foi - qui n’est pas connaissance, mais confiance - ajoute un regard qui ne comble pas les trous laissés par la science, mais nous donne un surplus de sens et d’exigence, que notre liberté peut ou non accepter.