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Chroniqueur

Ne seriez-vous pas tenté d'écrire quelque chose sur la pédagogie ignatienne? me demandait, l'autre jour, un père jésuite. Ancien élève des disciples de Saint Ignace à Anvers puis à Namur, je suis, sans doute, en partie un produit de leur éducation. En partie, seulement, parce que l'essentiel, réflexion faite, m'est venu de mes parents et de l'enseignement que leurs quatre fils reçurent à la maison jusqu'à l'âge de dix ans. Cet enseignement visait le double objectif, assez jésuite il est vrai, d'ouverture au monde et de responsabilité personnelle. Gravé dans mon jeune esprit par mon père et ma mère, il m'a toujours guidé, fut-ce imparfaitement, y compris dans les responsabilités qui m'ont été confiées dans ce journal.

Je n'ai pas d'autre qualité pour parler de la pédagogie ignatienne que cette éducation déja lointaine et cette fidélité continuée. Des jésuites du collège, je ne garde, pourtant, que des souvenirs mitigés: ils ne m'ont pas fait grande impression, à l'exception du jeune et stimulant titulaire de la classe de Poésie (ainsi désignait-on alors l'avant-dernière étape du parcours, précédant la terminale, dite Rhétorique). Il faut croire que l'excellence de l'institution plus que la valeur des personnes m'a imprégné de l'humanisme jésuite. En quoi consiste-t-il? ai-je, un jour, demandé au P. Henri Lambert, qui fut pendant dix ans l'aumônier des artistes à Bruxelles. En la manière évangélique de sentir le monde, m'a-t-il répondu; autrement dit, promotion de la justice et épanouissement de la personne dans la lumière du Christ.

Au cours de plus de quatre siècles d'existence, la Compagnie de Jésus a forcément connu des périodes de sclérose et de résurgence: un conformisme certain a pu témoigner au dix-neuvième siècle de ce qui avait fait sa force, son éclat et son originalité au dix-septième. Elle n'en a pas moins toujours trouvé ou recréé les ressources qui lui ont permis de survivre en tant que «compagnie» ( au sens, non d'entourage mais de Compagnie des Indes!) à tous les bouleversements sociétaux et les mutations religieuses. Elle pourrait même servir de modèle aux entreprises actuelles, si j'en crois Chris Lowney, qui remplit de hautes fonctions à la banque JP Morgan à New York: les quatre principes qui selon lui ont fait des jésuites l'entreprise la plus performante du monde (confiance en soi, adaptabilité, héroïsme, amour) pourraient être transposés avantageusement au monde des affaires!(www.chrislowney.com).

La pédagogie jésuite, sur quoi repose-t-elle? D'abord, sur un «humanisme», qui n'hésitait pas à intégrer l'Antiquité grecque et romaine dans une perspective chrétienne, à voir en Virgile et Cicéron des maîtres de beauté et d'harmonie (nous en aurions bien besoin aujourd'hui!) et à prende les païens vertueux non comme modèles définitifs mais comme point de départ pour atteindre aux vertus chrétiennes. C'est là «le levier capital pour comprende l'âme de l'humanisme dévot, qui est né de l'humanisme tout court. En plaçant aux côtés de l'élève le païen vertueux, on voulait, par un saisissant a fortiori, aider sa volonté à vaincre la résistance que la nature risque d'opposer à la grâce. Cette pédagogie est une pédagogie de l'admiration.» (P. de Dainville, «Naissance de l'humanisme moderne»)

De son côté, Jean Lacouture a caractérisé la pédagogie jésuite en trois traits : importance donnée à la rhétorique («valeur ou technique de maîtrise sociale et projet esthétique qui définit en quelque sorte cette éducation»); perméabilité des collèges aux leçons et pressions de la société; reconnaissance du rôle du corps dans la formation de l'individu («Les Jésuites», Le Seuil). Reprenons ces trois points dans l'ordre inverse et par rapport à aujourd'hui.

Le rôle du corps est mieux servi que jamais, si je dénombre les activités dites «parascolaires» qu'un collège comme Saint-Michel(1) propose à ses élèves: de l'Atelier Gourmand (sic) au breakdance, et de l'aérobic au tir à l'arc, en passant par les stages de ski et le karaté. La perméabilité aux leçons et pressions de la société est plus évidente que jamais du fait de l'Internet et de la Télévision, mais aussi grâce à la sensibilisation des élèves par les enseignants aux problèmes de société: pauvreté, sida, mondialisation, multiculturalisme, etc. Quant à la rhétorique, je la retrouve dans l'importance accordée à la maîtrise de l'expression tant orale qu'écrite, si précieuse et pourtant si négligée de nos jours, ainsi que dans l'accent mis sur les exercices d'interrogation, non pour faire dire à l'élève ce qu'il sait mais pour faire trouver à son intelligence «ce qu'elle ne pense que confusément», et ainsi développer son discernement critique et éthique...

En lisant, dans «Les collèges jésuites de Bruxelles» (sous la direction de Bernard Stenuit, Ed. Lessius), comment les responsables actuels voient leurs responsabilités éducatives et la «polyphonie» de la formation humaniste qu'ils dispensent, je mesure, certes, les différences depuis un demi-siècle, mais aussi la continuité d'un «esprit» jésuite, par-delà les évolutions et les révolutions (l'introduction de la mixité dans les années 80 en fut assurément une !). Elle m'a rappelé les fortes personnalités que j'ai pu connaître aux Facultés de Namur: le P. Willaert (histoire), le P. Lemaître (droit naturel), le P. Sonnet (littérature), le P. Troisfontaine (philosophie), pour ne citer qu'eux. Les jésuites n'ont pas attendu aujourd'hui pour faire de l'élève, selon la superbe formule du P. Laurent, «un acteur responsable de son propre apprentissage».

Apprentissage à être libre - libre d'être soi-même, mais pas seulement, s'il est vrai que l'objectif des jésuites fut, de tout temps, de «former des hommes et des femmes pour les autres» (P. Arrupe). On ne s'étonnera donc pas qu'au témoignage de Lacouture, les collèges des jésuites ont été en France des viviers du service public. On pourrait en dire autant des collèges belges.

Si je devais ne retenir que deux choses de mon passage chez les jésuites, c'est le sens de la liberté, inséparable de celui de la responsabilité, et celui de la juste mesure de la capacité des hommes à être eux-mêmes, au sens de l'axiome ignatien qui effrayait tellement les jansénistes: «A celui qui fait ce qui dépend de lui, Dieu ne refuse pas sa grâce.»

Ce respect du don de la liberté que Dieu a fait à l'homme implique et postule ce qu'on appelait naguère le devoir d'Etat, une expression qui semble avoir disparu du vocabulaire en vogue. A quinze ans, j'en voyais la plus parfaite illustration dans la plus belle et peut-être la plus cruelle tragédie de Racine, celle où Titus en pleurs renonce à Bérénice, parce que Rome le fait empereur et qu'elle ne veut pas d'une reine...

On comprendra dès lors que j'ai toujours détesté Pascal. A cause de ses Provinciales, certes, dans lesquelles il attaque et calomnie les jésuites avec autant de talent littéraire que d'orgueil, de fausseté, de hargne et de mauvaise foi - et la mauvaise foi est bien ce qu'il y a de pire quand on se prétend chrétien! Mais il y a autre chose: le pessimisme radical qui le fait croire à l'universelle corruption de la nature humaine et à l'affreuse prédestination que professait Port-Royal, selon laquelle Dieu aurait distingué quelques élus pour le ciel, envoyant le reste de l'humanité en enfer. Or Pascal avait décidé, avec des «pleurs de joie», qu'il faisait partie des élus. Il se délectait de cette idée, au point que François Mauriac a osé cette terrible question: «La croyance au petit nombre des élus renforce-t-elle sa joie d'être l'un d'eux?» Glaçante supposition, et pourtant...

Non, décidément, je me sens du côté des jésuites.

(1) A l'occasion des 100 ans de ce collège, un dernier spectacle, «Les ailes du temps», est proposé plusieurs jours en ce début novembre. Ecriture, théâtre, danses et musiques, son et lumière au théâtre Saint-Michel, 12 rue Père E. Devroye à 1040 Bruxelles. Rens. et prévente (avant le 31 octobre): 02.739.33.11 - 02.739.33.65

Webwww.eglisecsm.org et Webwww.college-st-michel.be

© La Libre Belgique 2005