Opinions
Une opinion de Jérôme Cauchies, pédopsychiatre. 


Quelle est la place du père dans notre société ? Que s’est-il passé pour qu’il soit trop souvent relégué à la périphérie ?


Se poser la question c’est tenter avant tout une analyse critique d’une évolution presque inéluctable de notre modèle social. Le père a-t-il encore une fonction, une utilité ? Bien évidemment que oui et c’est à travers la souffrance exprimée ou non d’ailleurs des enfants de père absent qu’il faut chercher la réponse. Ces questions n’auraient eu il y a 50 ans aucun sens. Alors que s’est-il passé pour qu’en l’espace de quelques décennies le père soit trop souvent relégué à la périphérie, à sa portion congrue ?

L’existence des papas fantômes est forcément la conséquence d’une série d’événements qui souvent s’additionnent. La tendance générale à vouloir "vivre à fond sa vie" glorifie l’individualisme en dépréciant les qualités d’entraide, de sollicitude, d’altruisme. La légende urbaine veut que le seul salut de notre existence réside dans l’épanouissement personnel sans intervention d’un tiers. Mais être parent c’est accepter d’organiser sa vie en pensant en premier à l’épanouissement de ses enfants. Les autres chemins existent mais ils conduisent inévitablement à l’échec de l’étayage affectif et donc éducationnel. Les pères sont particulièrement vulnérables à ce danger qui les menace autant eux que leurs enfants. Car si l’enfant a besoin d’un père présent pour lui, la réciproque est plus que jamais évidente. Un enfant rend aussi heureux son père en exacerbant son sens de la vie, en l’aidant à se sentir justifié d’exister. Y-a-t-il un sentiment plus puissant et plus apaisant que de percevoir chez son enfant le bonheur d’exister ?

Le père, c’est celui qui aide l’enfant à affronter le monde tel qu’il est et lui donne confiance en ses capacités à trouver sa place dans la société. C’est une fonction essentielle souvent sous-estimée par le père lui-même qui tel un roc représente, bien plus qu’un repère, un phare osant défier l’océan de son destin. Il en faut du courage pour affronter les flots et quitter la terre calme de notre petite enfance bercée par la douceur de la mélodie maternelle. Le père, c’est celui qui nous aide à construire un bateau qui ne sombrera pas à la première tempête, qui nous fera découvrir les paysages les plus inattendus et nous incitera à découvrir notre Amérique qui ne ressemblera à aucune autre Amérique. Je vois trop de jeunes sombrer en plein milieu de leur parcours de vie car leur embarcation avait été mal conçue. Le contre-maître s’étant fait la malle ils n’avaient que peu de chances d’arriver à bon port. Nous avons tous en nous un Christophe Colomb qui sommeille et ne demande qu’à avoir en lui le génie de partir loin et de profiter pleinement de l’existence.

Je m’adresse donc directement aux pères qui liront ces quelques lignes. Ne doutez jamais de l’importance que vous avez pour votre enfant. Même si j’ignore tout de votre parcours et de la façon dont la vie vous a permis de construire votre identité de père, je connais la force et le pouvoir que vous avez sur l’avenir de votre enfant. Vous avez, à n’en pas douter, une chance que tout le monde n’a pas : influer sur la destinée d’un être humain qui gardera pour toujours une trace de vous en lui. Vous le protègerez quand vous lui expliquerez à travers votre expérience de vie comment se défendre quand un enfant le provoquera dans la cour de récréation, vous le valoriserez quand doutant de lui il percevra dans votre regard l’admiration que vous lui portez dans les moments difficiles, vous l’aimerez tout simplement car ayant franchi certaines limites, vous les rétablirez pour lui permettre de continuer à grandir sans ombrage.

Alors au soir de votre vie, vous ne ressentirez pas seulement le sentiment d’un devoir accompli mais aussi et surtout d’avoir participé, voire même permis que votre enfant arrive à destination. Et peut-être même qu’il vous aura fait naviguer là où vos rêves n’auraient jamais osé se poser, au paradis des pères qui ont réussi à conquérir le sens de leur vie.