Opinions

Une opinion d'Hazem Yab, client d’un resto, présent samedi soir dans le centre de Bruxelles.

Ni Marocain, ni policier, j’ai cependant du respect pour les deux. Samedi soir, tandis que je suis assis avec un ami dans un petit resto du centre de Bruxelles, quelqu’un entre joyeusement et nous annonce : “Le Maroc est qualifié et c’est la fête à Bruxelles !” Euphorie de klaxons. Pour partager cette joie urbaine, nous nous dépêchons de finir le dessert et nous nous dirigeons vers la Bourse : ses marches sont le lieu par excellence pour fêter une victoire en foot. La scène est entraînante, l’atmosphère bon enfant. Nous nous en mêlons avec une pointe d’euphorie. Il est 21h.

Autour de nous, il y a beaucoup de jeunes gens mais aussi des femmes et des enfants. L’illumination intermittente et colorée de la Bourse complète joliment la scène : les supporteurs attendent le signal de couleur rouge (couleur d’équipe) pour lancer leurs chants. Se mêlent à la foule quelques Européens de Bruxelles (on reconnaît facilement leur anglais), et quelques Flamands. L’un ou l’autre touriste souriant filme la scène. Peu à peu, des Tunisiens arrivent pour fêter eux aussi leur qualification. Après avoir filmé cette scène de joyeuse fraternité et de liesse peu ordinaire, nous décidons de rentrer vers la gare centrale, pour attraper le train de 21h37.

Très près de là, on aperçoit des policiers casqués, boucliers en mains, prêts à intervenir et derrière eux, des canons à eau. Jusque-là, nous vivons la présence des policiers comme rassurante. Mon ami et moi n’avons pas voulu entrer trop loin dans la foule pour éviter d’être piégés dans les bousculades éventuelles. Nous passons à côté des policiers pour contourner la Bourse et monter en direction de la gare centrale, quand nous voyons devant nous arriver un nouveau groupe de plusieurs dizaines de policiers, dont des femmes, se mettre en position pour former un mur serré. Tous ferment leur visière. Notre itinéraire nous oblige à “percer” la ligne par en face. Tout d’un coup, je ne me sens plus très rassuré : on dirait qu’ils se préparent à marcher sur le rassemblement, mais pourquoi le feraient-ils ? Nous traversons la ligne, impressionnante, et prenons le train.

Arrivé à Louvain-la-Neuve à 22h30, mes pensées restent encore devant la Bourse. Un sentiment d’inquiétude me pousse à consulter “Bxl en direct” pour voir ce qui s’y est passé après notre départ. Je visionne une vidéo postée sur Youtube qui a forcément dû être prise quelques minutes à peine après notre départ (le temps de la filmer, puis de la poster). Elle a été prise d’un balcon donnant sur la rue de la Bourse, avec vue plongeante sur la ligne des policiers. Ce que je craignais de façon intuitive est effectivement arrivé : sur la vidéo on voit la police refouler les gens et repousser indifféremment tous ceux qui sont rassemblés sur les marches de la Bourse.

Ils utilisent allègrement les canons d’eau ! Alors que sur place je n’ai pas cru une seconde que ceux-ci seraient nécessaires. Je consulte alors Twitter, en cherchant le “#bxl” : l’info postée explique que la police est intervenue en cet endroit à cause d’une “bagarre”. Enfin, je trouve un “live” diffusé par un jeune marocain qui dénonce le vandalisme en train de se produire, mais du côté du métro Anneessens. À ce moment, il est presque 23h. Environ 4 000 personnes regardent cette vidéo en direct, postant une cascade de commentaires d’indignation. Un mot comme “hechouma” (la honte) revient constamment dans les commentaires.

Le monsieur qui a filmé pendant 37 minutes jusqu’au moment où il a été poussé par un policier, lui-même marocain, dénonce et condamne avec force ces violences inacceptables. L’ambiance festive, à mes yeux, ne pouvait pas donner lieu à un tel débordement. Pourquoi, parmi les centaines de vidéos, la fameuse “bagarre” n’apparaît-elle pas ? Tout me pousse à conclure que la police a commencé son intervention “par précaution”. Pourra-on fêter les Diables rouges en juin 2018 s’ils gagnent à Moscou ?

J’ai pu visionner une autre diffusion directe, en provenance de Paris, depuis le téléphone d’un ami, filmant un rassemblement de Marocains et Tunisiens sous l’Arc de Triomphe, et ce, au même moment. Rien de répréhensible ne s’y est passé. Là, je sais que la Police a encadré le lieu plutôt que de l’évacuer.