Opinions

Une opinion de Christophe Ginisty, professionnel de la communication(1).


Fraîchement élu, Emmanuel Macron impose d’emblée un style en totale rupture avec ses prédécesseurs.


L’art de gouverner, c’est aussi l’art de communiquer. Depuis la nuit des temps, les dirigeants ont toujours pris un soin particulier à travailler leur stratégie de communication. C’est un moyen pour eux d’imposer leur empreinte, de marquer les esprits, d’impressionner ou de rassurer, de faire rêver ou de faire peur et, contrairement à ce que certains se plaisent à dénigrer, le style est un message à part entière.

Fraîchement élu à la Présidence de la république française, Emmanuel Macron a parfaitement compris cela et a imposé d’entrée de jeu un style en totale rupture avec ses prédécesseurs. François Hollande avait théorisé l’idée du "président normal", accessible, presque bonhomme, qui fit dire à de nombreux observateurs que c’était "l’homme sans com’". Nicolas Sarkozy tenta de construire l’image du super-héros hyperactif, présent sur tous les fronts, sauveur de l’humanité à lui tout seul. Jacques Chirac était terrien, l’ami de la France profonde et rurale, sympathique et séducteur. François Mitterrand avait ce côté patriarcal du chef de famille qui décide de tout et règne tel un monarque sur sa cour. Valery Giscard d’Estaing avait tenté de moderniser la fonction en la rendant presque familiale quoique aristocratique dans l’expression, mais proche des Français qu’il allait rencontrer chez eux en compagnie de son épouse…

Elu depuis presque deux mois, Emmanuel Macron a cassé tout cela et s’est installé dans un registre construit sur deux piliers, un mélange de rareté et de coolitude "à la Obama".

La rareté, c’est celle de la parole politique. Contrairement à ses deux prédécesseurs, il ne veut pas être constamment au contact des médias et, pour ne pas être malmené dans une relation dont il ne maîtriserait pas tout, il décide de faire l’agenda et de sélectionner ses interlocuteurs. Finis les points presse intempestifs, la traditionnelle interview du 14 juillet. Plus question que l’Elysée continue d’être cette auberge espagnole où les journalistes sont chez eux, vont et viennent au risque désacraliser le "palais". Quand il s’exprime, c’est à Versailles et devant le congrès. La pensée présidentielle, décrite par son entourage comme complexe, ne doit pas se diluer dans le quotidien.

La coolitude, c’est du pur Obama dans le texte. Comme l’ancien président des Etats-Unis, il est suivi en permanence dans ses déplacements par "sa" photographe (qui a elle-même signé son portrait officiel) qui distille les clichés sur les réseaux sociaux. Pour les besoins de l’image, il se met en scène dans des postures qui sont méticuleusement travaillées, comme lorsqu’il joue au tennis en fauteuil roulant, enfile les gants de boxe pour promouvoir la candidature de Paris aux JO de 2014, ou encore lorsqu’il se fait hélitreuiller sur un sous-marin nucléaire de la marine nationale, histoire de montrer que le chef de guerre ne l’est pas à moitié.

Quelle est son intention en communiquant sur ces deux fronts ?

Fondamentalement il poursuit deux objectifs. Le premier est de redonner à la fonction présidentielle ses lettres de noblesse, retourner à l’esprit gaulliste de la cinquième République, celui d’un président au-dessus des partis, au-dessus de la mêlée, garant de l’unité nationale et à des kilomètres de la tambouille politicienne parisienne. Le second est évidemment de rajeunir la fonction et de faire de son âge un attribut de communication positif de nature à construire son image et, pourquoi pas, sa légende.

Si les observateurs sont plutôt séduits pour le moment - mis à part les journalistes accrédités à l’Elysée qui ont très mal pris la volonté présidentielle nouvelle de filtrer les accès -, cette stratégie de communication ne pourra fonctionner que si les nouvelles sont bonnes. En d’autres termes, ce n’est pas une stratégie tenable en période de crise, tant la rareté que la coolitude sont incompatibles avec des situations où il faut rassurer et incarner la gravité pour rassurer l’opinion. En période de crise, la parole doit être permanente et récurrente et l’on comprend aisément pourquoi la coolitude qui semble dire "je m’amuse" serait inappropriée.

C’est donc un pari audacieux que fait Emmanuel Macron. L’avenir dira prochainement si ce choix de posture était judicieux. Espérons qu’il le soit.


Twitter: @cginisty / Site Web: https://www.christopheginisty.com/