Opinions

Par Etienne Dujardin, juriste et conseiller communal MR à Woluwe-Saint-Pierre.


La co-présidente d'Ecolo, Zakia Khattabi, a demandé sur Twitter "une condamnation ferme" de la chroniqueuse de l'émission de débat. Dans la foulée RTL a qualifié les propos d'Emmanuelle Praet, d'"outranciers" pour justifier sa suspension. Il s'agit d'une atteinte grave à la liberté d’expression et cela pose question à la veille d’une année importante au niveau électoral.


Permettez-moi de commencer mon propos par saluer la qualité de l’émission du dimanche midi réalisée par RTL. Elle est l’une des meilleures émissions de débat dans l’espace médiatique francophone. Loin de moi l’idée de critiquer une émission ou une chaîne médiatique qui dispose d’équipes de qualité.

Ceci étant dit, la chaîne dirigée par Monsieur Delusinne a pris la curieuse décision de suspendre sa chroniqueuse suite à ses propos ce dimanche. Elle a interpellé les représentants des gilets jaunes présents en plateau en pointant notamment le fait qu'ils avaient "toujours voté pour les mêmes en Wallonie" et que "aux dernières élections, Ecolo a fait un bond, que toutes ces taxes que vous avez sont des taxes environnementales, alors, aux prochaines élections, réfléchissez quand même un peu".

Peut-on imaginer une seule seconde la suspension de M. Henrion ?

En parlant de Wallons qui votaient toujours pour les mêmes, la chroniqueuse visait le PS et la seconde partie de sa phrase visait le parti Ecolo. On peut être d'accord ou non avec elle sur le propos, là n'est pas la question. Maintenant, puisqu'il s'agit d'une émission de débat, en quoi ces propos seraient "outranciers" comme l'affirme le groupe RTL pour justifier sa suspension? Le fait que le PS reste en tête en Wallonie malgré des "affaires à répétition" et que cette région soit à la traîne du pays et de l'Europe en termes économiques et de pouvoir d’achat après des décennies de socialistes au pouvoir peut rationnellement poser question. Sur le parti Ecolo, il y a également un vrai sujet sur l' idéologie écologiste dite punitive qui fait pression pour la taxation toujours plus forte des énergies fossiles. Comment faisons-nous la transition énergétique ? C’est bien bon de vouloir taxer toujours plus un groupe comme Engie, de plaider pour la sortie du nucléaire sans alternative à court terme et d’ensuite se plaindre du manque d’investissement ou du prix de l’électricité.

Allons-nous vers un système où l’on réduit toujours plus les places de parkings, ou nous poussons pour taxer toujours plus les énergies fossiles en bloquant en même temps l’extension du métro à Bruxelles comme le fait Ecolo ? Il y a là un vrai paradoxe et un vrai sujet. Une autre voie au "toujours plus de taxes" serait de réduire nos dépenses publiques parmi les plus élevées du monde et d’allouer une partie des gains à la transition énergétique et au pouvoir d’achat. Il existe donc un vrai débat et c’est le paradoxe qu’à mon sens a voulu soulever Emmanuelle Praet lors de son intervention. Il n’y a pas qu’Ecolo qui pousse aux taxes environnementales mais ce parti est bien à la pointe de ce combat.

On peut ne pas être d’accord avec Emmanuelle Praet, j’aurais moi-même formulé son propos autrement mais devons-nous tous être tous d’accord dans un débat ? Le but même d’une émission "de débat" n’est-il pas de confronter des opinions, d’avoir un réel pluralisme des idées sur le plateau ? Le téléspectateur n’est d’ailleurs pas pris en traître. La chaîne privée a justement composé son plateau pour avoir différentes tendances politiques autour de celui-ci. Emmanuelle Praet n’a jamais caché qu’elle était plutôt de droite, elle l’a d’ailleurs affirmé il y a deux semaines lors que la chaîne faisait un débat sur "la presse est-elle de gauche ?". Elle y affirmait d’ailleurs qu’être plutôt de droite dans le monde médiatique n’était pas évident… Les autres chroniqueurs, tels que Messieurs Henrion et Raviart, sont là pour faire contrepoids et ont chacun leur parcours professionnel marqué par un engagement militant. Cet engagement est-il un problème pour participer à une émission de "débat" ? Bien sûr que non, la diversité idéologique est une richesse et permet à ce genre de joute médiatique d’avoir un réel intérêt.

Le cœur du sujet est le problème de la liberté d’expression que pose cette suspension. Zakia Khattabi a directement réagi sur twitter aux propos et demandait "une condamnation ferme" de Madame Praet. Dans les heures qui ont suivi, le groupe RTL suspendait la chroniqueuse. Imagine-t-on le scandale qu’aurait créé une situation inverse à savoir que Monsieur Chastel demande une condamnation ferme des propos de Monsieur Henrion suite par exemple à des propos de Monsieur Henrion sur le MR ou la N-VA ? Si Monsieur Chastel devait se plaindre sur les réseaux sociaux dès qu’une chronique lui déplaît, il ne s’en sortirait plus. Monsieur Henrion ne se prive pas de taper très dur sur le gouvernement. Peut-on imaginer une seule seconde sa suspension ? Nous aurions déjà droit aujourd’hui à une réaction de l’Association des Journalistes professions ou de la Ligue des Droits de l'Homme parlant "d’Erdoganisation" du paysage médiatique belge, d’attaque à la liberté des journalistes et à la liberté d’expression. Ici évidemment, silence radio de différents cénacles qu’on a l’habitude d’entendre sur ces sujets. Monsieur Gilkinet (Ecolo) plaidait il y a quelques jours sur le même plateau de RTL pour respecter la liberté des journalistes et, deux semaines plus tard, la co-présidente d’Ecolo fait pression sur une chroniqueuse via les réseaux sociaux. On appréciera la cohérence des pratiques et du discours. Lorsque le MR a été heurté par plusieurs chroniques de Vincent Engel dans le Soir, le parti libéral a répondu avec des arguments, il n’a pas demandé une condamnation des propos tenus. 

Deux poids, deux mesures

La suspension d’hier est un incident extrêmement grave et choquant. Il montre une nouvelle fois le deux poids, deux mesures, et les indignations sélectives de certains. C’est une atteinte à la liberté d’expression et cela pose question à la veille d’une année importante au niveau électoral. Les journalistes et chroniqueurs vont-ils désormais réfléchir à deux fois avant de participer à une émission de débat ? Vont-ils devoir censurer leur pensée de peur de subir des pressions du politique ? La liberté de la presse est un élément phare de toute démocratie, on ne peut y instaurer un délit d’opinion. La richesse d’une émission de débat est d’avoir des intervenants différents sur un plateau. Je défendrai toujours le pluralisme et le monde médiatique francophone devrait s’inspirer des émissions de débat en Flandre ou en France, les avis y sont bien plus pluriels et les audiences importantes. Le débat et la politique intéressent pourvu qu’on laisse les avis contradictoires s’exprimer. On ne gagne jamais un débat par la censure, on le gagne par les arguments et la confrontation des idées.