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L'Europe a perdu son prosélytisme démocratique et libéral, mais l'Amérique s'est heureusement substituée à cette dernière. Il arrive que ce zèle missionnaire soit armé.

Juriste, doctorant en Philosophie, assistant à l'Université libre de Bruxelles, codirecteur de l'Institut Hayek (*).

Refuser de souscrire à l’antienne affirmant que la politique extérieure américaine obéit au souci quasi exclusif d’aménager l’accès aux matières premières, c’est s’exposer au risque de passer ipso facto pour un attardé mental. Nous nous proposons de courir ce risque dans les lignes qui suivent.

L’expression «empire américain» est consacrée depuis belle lurette : elle a cours depuis les années 50, époque de l’engouement américain pour les péplums hollywoodiens, analogie flatteuse pour ce grand gagnant de la seconde guerre. Admettons qu’il s’agisse d’un empire mais précisons que la maîtrise des territoires étrangers – et la gestion dispendieuse que l’administration de ces derniers implique - n’intéressent pas, en tant que telles, les Américains. Cette obsession territoriale caractérise plutôt le monde islamique, en expansion constante (de 1920 à aujourd’hui, il a sextuplé sa surface territoriale), mais guère cette république commerçante que sont les Etats-Unis, préoccupés avant tout par la pacification de la planète et l’établissement démocratique de nouveaux marchés.

Est-ce l’idéalisme ou le réalisme qui prévaut ? Est-ce le messianisme wilsonien ou le pragmatisme jacksonien qui motivent cette politique ? De même qu’il s’avère impossible de lire dans le cœur des hommes pour identifier avec certitude les intentions qui les animent, nous devons nous résoudre à la dimension fondamentalement indécidable de cette interrogation. Laissons aux tâcherons de la gauche bien pensante le soin d’énumérer la liste traditionnelle des péchés et des griefs – fondés ou non - imputés aux Etats-Unis, et tournons nous ici vers la véritable question : sous couvert de la rhétorique des droits de l’homme, cet empire ne s’emploie t-il pas à vampiriser l’économie de pays sous-développés ? «Qui dit humanité veut tromper» : cette mise en garde de Proudhon n’est-elle pas des plus actuelles ? N’est-on pas en présence ici d’un colonialisme 'new look' ? Loin de semer la bonne parole, l’Amérique n’est-elle pas un puissance prédatrice ?

Telle est en tout cas la thèse d’Emmanuel Todd salué par beaucoup comme étant le Kissinger de l’Hexagone. Dans son ouvrage intitulé - non sans éloquence - «Après l’Empire, essai sur la décomposition du système américain», Todd défend l’idée suivante : l’Amérique est à bout de souffle. Les expéditions militaires, toujours dirigées contre des Etats vulnérables (tels l’Afghanistan et l’Irak), trahissent une volonté de mettre le Tiers-monde en coupe réglée afin de renflouer les caisses de l’Empire. Mais ces opérations de pillage représentent l’ultime tressaillement avant l’agonie de cette nation. L’Amérique, tel est son destin, est appelée à une rétrogradation au statut de puissance modeste, alors que les pays du Tiers-Monde - les indicateurs démographiques et d’alphabétisation en témoignent - poursuivent une courbe ascendante qui les mènera inéluctablement à la prospérité et à la démocratie. Gardons-nous bien d’intervenir dans ce processus délicat : les quelques petits conflits et espiègles génocides auxquels nous assistons sont, en réalité, des épisodes prépubères d’une «crise de transition» que, pour notre part, nous avons traversée au XVIe siècle.

Depuis plus d’un siècle, cette thèse émerge sporadiquement et emporte instantanément l’adhésion de la majorité. L’initiateur de ce genre littéraire n’est autre que Lénine. Vu que Marx prédisait l’autodestruction imminente du capitalisme, cinquante ans plus tôt, et que cette dernière avait le mauvais goût de tarder à venir, le futur dictateur en conclut que l’Occident vivait sous perfusion : c’est-à-dire aux dépens des peuples colonisés (mais plus pour longtemps, nécessitarisme oblige). Il inventa alors ce mégatube dont il ne se doutait pas qu’il ferait encore danser, un siècle plus tard, dans les salons altermondialistes : «L’impérialisme, stade suprême du capitalisme».

Lénine n’aurait pas désavoué ce slogan de Jaurès : «le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage». Dans cette optique, impérialisme et colonialisme émergent chacun du tronc d’un aigle bicéphale. Les colonies, acquises manu militari, servent à écouler les surplus de la métropole, investir les capitaux excédentaires et trouver des matières premières. Les métropolitains sont décrits comme des «parasites» se prélassant «sur le corps du reste de l’humanité», laquelle est maintenue «dans la soumission à l’aide du militarisme moderne».

Le seul problème de cette théorie admirable - qui flatte, à si bon compte, l’intelligence de ceux qui s’en réclament encore aujourd’hui -, c’est qu’elle ne correspond absolument pas à la réalité historique. Dans «Paix et Guerre entre les Nations», Raymond Aron en a démontré toute l’inanité, de manière très argumentée. L’Angleterre et la France qui, au XIXe siècle, ne connaissaient ni manque de matières premières ni surplus de population, ni pénurie de main-d’œuvre, disposaient certes de capitaux très importants, mais ils n’en ont investi qu’une part infime dans leurs colonies, préférant placer ceux-ci en Europe et aux Etats-Unis. Le colonialisme est certes venu ex post, mais il ne fût ni la cause ni le moteur de l’impérialisme européen, qui obéissait plutôt à des considérations de prestige. En conséquence, ces deux phénomènes ne sont pas liés par principe.

Lénine vise ici la seconde vague de colonisation (fin du XIXe s.) et non pas la première (XVIe-XVIIe s.), qui l’intéresse peu vu que le capitalisme n’existait pas. A l’origine, il est vrai que, outre le souci d’évangéliser le monde, les Européens visaient surtout à l’appropriation d’un butin : les épices, l’argent, l’or et les esclaves. Ceci correspondait à une école de pensée baptisée «mercantilisme». Selon cette doctrine économique, la prospérité d’un Etat se mesure au stock de métaux précieux et autres ressources rares qu’il détient. L’Acte de Naviguation, voté en Angleterre en 1651, qui garantissait à la métropole l’accès exclusif aux biens des colonies, traduit bien cette préoccupation. Les mercantilistes raisonnent à l’intérieur d’un monde fini et dans le cadre d’un univers statique contenant une quantité limitée de richesses. Le but du jeu est d’en accumuler le plus possible, au détriment du voisin, et ce via le commerce ou la guerre.

Le libéralisme signa la mort de cette doctrine. Au mercantiliste soutenant : «Ce que je gagne, l’autre le perd», le libéral répond «dans un échange libre, celui qui profite le moins profite encore». Il n’y a pas nécessairement un perdant dans chaque acte commercial, et le stock de richesses n’est pas fini vu qu’il se (re)crée constamment par le travail libre. Dès lors, s’approprier le monopole de l’économie d’un pays ne représente plus aucun avantage : l’échange favorise les échangistes, et producteurs et commerçants ont tout intérêt à se soumettre à la concurrence. Ce n’est d’ailleurs plus à l’Etat de s’occuper de ces tâches mais à cette force gigantesque qu’est le marché. La dissociation de l’économie et du politique fut un fait marquant du XXe siècle. La mondialisation est celui de notre époque.

Le libéral Jeremy Bentham énonçait, au XIXe s. : «Conquer the whole world, it is impossible you should increase your trade one half penny». Cela reste d’actualité, à ceci près que le fait de convertir un pays à la démocratie et à l’économie libérale conduit, à terme, à l’émergence d’un nouveau marché, et donc à l’apparition de nouveaux consommateurs potentiels. C’est à cela que s’emploient actuellement les Etats-Unis.

L’enjeu n’est pas ici la possession d’un territoire, la conquête de places fortes, ni l’occupation en vue de peser sur le cours des évènements. L’enjeu, c’est bien plutôt une région pacifiée et prospère, la présence de compagnies productrices (américaines, européennes, arabes, peu importe) indépendantes des caprices d’un potentat coupant et ouvrant les robinets à sa guise. L’enjeu, c’est aussi l’acheminement de x millions de barils de brut chaque mois en direction des USA, barils que les consommateurs américains règleront au prix du marché.

Le malentendu fondamental tient ici au fait que les antimondialistes raisonnent encore à la manière des mercantilistes. Qui n’a pas entendu ce fait culpabilisateur entre tous : «80 % des richesses du monde sont actuellement détenues par moins de 20 % de la population mondiale»? Présentée de cette manière, cette vérité, servie et resservie à satiété, ne peut que nous emplir de honte. Un peu comme si nous arrachions quotidiennement le pain de la bouche à la masse des déshérités. Dans cette vision paléo-marxiste - aussi fausse qu'immortelle –, on présuppose que l'économie serait un jeu a sommes nulles : il y a un stock x des richesses dans le monde, et les puissants sont ceux qui parviennent à s'en emparer et vivent ainsi confortablement grâce à elles.

En réalité, les richesses ne s'approprient ni ne se partagent : elles se créent. Constamment. Redistribuer toutes les richesses dans le monde reviendrait a appauvrir la planète entière et à plonger, à bref délai, l'humanité dans le chaos. Ce que l'Occident possède, ce n'est pas un stock de richesses (lesquelles, si tout s'arrêtait, seraient consommées en quelques semaines), mais un savoir-faire, une organisation hors du commun et des techniques qui en démultiplient les effets.

Ce sont ces derniers que la mondialisation contribue à diffuser dans le monde, rencontrant, en cela, l’opposition des antimondialistes qui, mus par une hostilité de principe à l’économie occidentale, s’ y opposent avec la dernière énergie.

Si l'Occident est riche, ce n'est pas parce qu'il a volé le Tiers-Monde, mais parce qu'il a trouvé un mode de production efficace et a façonné un mode de vie qui s'y adapte de manière très fine. Une fois les ressources pétrolières épuisées, l’Occident aura développé d’autres modes de production. Le capitalisme - c’est sa force et sa beauté - se métamorphose en permanence : il est absurde de penser que le Nord dépendrait, par principe, des richesses stockées dans le ventre du Tiers-Monde.

Du sein de ce pullulement d’ONG et d’officines diverses, on entend parfois des voix protester: nous ne sommes pas anti mais altermondialistes. Cette nuance fascinante pose question : par rapport à quoi exactement les programmes proposés sont-ils alternatifs ? Depuis plus de 50 ans, les populations du Tiers-Monde servent de cobayes à une suite ininterrompue de modèles de développement «alternatif». Avec le succès que l’on connaît. Quiconque a la curiosité intellectuelle de s’informer sans parti pris de l’histoire de ces derniers depuis la décolonisation constatera ceci : la seule doctrine à laquelle on ait jamais donné sa chance, c’est – paradoxalement - le libéralisme, lequel implique, pour s’épanouir, un Etat de droit et le développement d’initiatives entrepreunariales qui ne soient pas systématiquement étouffées par une bureaucratie corrompue et avide.

Le tiers-monde paye toujours le prix de l’aveuglement des leaders issus de la décolonisation et gagnés aux idées de la gauche européenne. En 1955, à Bandoeng (Java), 29 pays d’Asie et d’Afrique décidèrent de mener une politique indépendante de celles des deux superpuissances de l’époque. S’autoproclamant «non alignés», ils furent suivis par une multitude d’autres Etats du Tiers-Monde en Amérique latine et ailleurs. Cette décision désastreuse fut lourde de conséquences. L’ambitieux projet de ces nations naissantes était de rattraper le capitalisme via le socialisme. Ceci passait par l’imposition de programmes divers, nés des cerveaux malades des antimondialistes de l’époque. Ces programmes se caractérisaient principalement par la collectivisation de l’agriculture et la mise en place d’industries lourdes contrôlées par une bureaucratie pléthorique. En moins d’une génération, un secteur industriel d’Etat totalement improductif était en place : c’est lui qui paralyse, encore aujourd’hui, le Tiers-Monde.

La cause réelle de l’ «injustice» n’est donc pas le capitalisme, mais la monopolisation des richesses par l’Etat et ses nombreux clients. Toutes ces tentatives se sont soldées par des effondrements de la production, des famines, la pénurie, la misère. Non contents des exploits de leurs devanciers idéologiques, les altermondialistes militent, encore et toujours, pour l’adoption de ces mesures criminelles dont ils ne payent évidemment jamais les conséquences, hébergés qu’ils sont dans ce système (quoique très imparfaitement) capitaliste qu’ils conspuent. Dans ce contexte, l’impérialisme sert souvent de bouc émissaire commode pour excuser tous les échecs de la gauche dans ces divers pays.

Au lendemain de la chute du mur de Berlin, enivrés par un enthousiasme à la Fukuyama, les élites occidentales ont succombé à l’illusion de croire que la paix était un préalable indispensable à la démocratie et que cette dernière émergerait sponte sua, une fois les accords signés entre belligérants. Or, un conflit tel que celui qui a le Moyen-Orient pour théâtre dure depuis plus de 50 ans. Les régimes autocratiques sont bien déterminés à conserver leur position au détriment de leurs peuples, en exploitant et en attisant les passions nationalistes et xénophobes. Nous savons maintenant que la démocratisation est un préalable obligé à la pacification, ce qui implique une lutte sans merci contre la dictature partout dans le monde.

L’Europe a perdu son prosélytisme démocratique et libéral, mais l’Amérique s’est heureusement substituée à cette dernière. Il arrive que ce zèle missionnaire soit armé. Si l'on n’en provoque pas la naissance, il n’y a aucune raison de penser que la démocratie libérale verra le jour dans le Tiers-Monde. Croire cela, c’est adopter, comme E. Todd, une vison nécessitariste de type marxien ou hégélien. Nous nous méfions des prophètes. Nous ignorons ce que sera le monde dans 10 ans, mais ce qui est sûr, c’est que se présente actuellement une conjoncture unique dans l’histoire, riche en opportunités qu’il serait criminel de négliger avant que la fenêtre ne se referme. La question se posera dans un très bref délai pour l’Iran et pour Cuba. Certes, il ne s’agit pas d’intervenir partout militairement, mais de faire preuve d’intelligence et de fermeté (utiliser la dissuasion, encourager les mouvements d’opposition, conditionner l’accès des capitaux occidentaux à une démocratisation endogène, etc.). C'est évidemment plus porteur que d’en appeler – comme la diplomatie européenne a coutume de le faire - aux bons sentiments des geôliers.

© La Libre Belgique 2003