Opinions
Une opinion d'André Linard, journaliste.


Cinquante ans plus tard, je peux affirmer que l’année 1968 ne se résume pas aux révoltes universitaires.


Je suis né en 1953. Puis une seconde fois en 1968. J’avais 15 ans. Trop jeune pour participer aux événements qui ont secoué les universités et même pour en comprendre tous les enjeux. Aujourd’hui, pourtant, je peux affirmer que ce fut une année capitale pour l’adolescent que j’étais. Je dis bien "une année". Pour beaucoup, en effet, 1968 fait penser aux seules révoltes étudiantes et renvoie dès lors inévitablement aux critiques acerbes sur les ex-soixante-huitards devenus bourgeois-bohèmes. Mais c’est un peu court. Cette année-là ne se résume pas à son mois de mai.

En Tchécoslovaquie, au Biafra, au Mexique, aux Etats-Unis, elle fut aussi riche en événements qui ont pu marquer en profondeur un jeune quelque peu ouvert au monde qui lisait les journaux, mais sans plus.

Le 4 avril, Martin Luther King est assassiné aux Etats-Unis, alors que César Chavez y mène une grève de la faim pour la défense des droits des ouvriers mexicains. Le 5 juin, c’est au tour de Bob Kennedy d’être abattu. L’image de ce "grand pays démocratique" où la persistance du racisme saute aux yeux en sortira définitivement écornée.

À la mi-août, c’est l’intervention des chars soviétiques à Prague, douze ans après Budapest que je n’ai pas connu. Les régimes communistes, alternative supposée au capitalisme US, en perdent eux aussi leur crédibilité. Mais la résistance non violente des Tchécoslovaques impressionne. De quoi faire réfléchir à la faiblesse des armes face à la lutte pacifique et asseoir définitivement l’option, quelques années plus tard, pour l’objection de conscience à une époque où le service militaire était encore obligatoire.

Le 2 octobre, la police massacre une centaine d’étudiants sur la place des Trois Cultures de Mexico. Ou comment rendre à jamais sensible, après la rébellion et la famine au Biafra, à la justice sociale et à la répression dans les pays du Sud. Puis, toujours à Mexico, aux Jeux olympiques, c’est le poing levé des athlètes noirs qui ancre la conviction que les puissants peuvent être aussi défiés par des gestes simples. C’est aussi la répression au Brésil, dont quelques images furtives s’inscrivent encore dans la mémoire.

1968 ne se résume donc pas aux révoltes universitaires ambiguës du mois de mai. Même au départ d’une éducation conventionnelle, c’est la curiosité pour toutes ces choses du monde et l’aide probablement inconsciente d’un professeur de religion ouvert sur la vraie vie qui ont fait de cette année, celle de mes 15 ans, l’occasion d’une socialisation accélérée qui n’a cessé de laisser des traces telle une méfiance généralisée envers tous les pouvoirs de la terre et du ciel comme le chantait Ferrat, quelle que soit leur idéologie ou le regard obstinément critique qui fondera bien plus tard mon métier de journaliste.

C’est dans le terreau de cette année-là et des suivantes que se sont enracinées des convictions profondes : que rien ne va de soi; qu’un modèle de société, surtout dominant, peut et doit être contesté; que le confort matériel étouffe plus qu’il ne libère; que l’économie doit être au service de l’humain, pas l’inverse. Et surtout, qu’une personne se grandit dans la résistance, non dans l’obéissance; dans l’originalité, non dans le conformisme.

Un demi-siècle plus tard, un regard dans le rétroviseur indique que ce ne fut pas sans conséquences. Mes activités professionnelles successives ont toutes revendiqué une répercussion sociale avec, soit dit en passant, la conséquence assumée de salaires faibles. Aujourd’hui, je ne suis pas inscrit à Facebook et je refuse de voler avec Ryanair ou de rouler avec Uber pour ne pas cautionner un modèle de relations sociales iniques. Je ne suis pas le seul. À défaut d’avoir changé le monde, 1968 a changé des vies, c’est sûr.