Opinions Les randonneurs n’ont jamais été aussi nombreux à mettre un pied devant l’autre. Serait-ce le plaisir sans fin de goûter pleinement chaque moment et d’accéder ainsi à une plus grande intensité d’être ?

UNE OPINION DE JACQUES HERMANS, EDITEUR.

"L’homme riche ignore la sandale et méprise la marche", écrivait le poète-médecin et ethnographe Victor Segalen (1878-1919) dans le "Philosophie magazine" (hors-série) "Marcher avec les philosophes". Notre époque, heureusement, valorise la randonnée. Heureux celui qui marche car la planète lui appartient.

Je l’avoue, s’arracher aux écrans, notamment pour les plus jeunes, n’est pas une mince affaire. Mais l’effort est à la portée de tous. Il suffit de se lever et de se mettre en route. Pour aller où ? Vers des horizons connus, ou inconnus. L’important, c’est de sortir du confinement, le lot quotidien de notre humanité assise. Et de se dégourdir les jambes pour avoir les idées claires. Se vider ou se remplir l’esprit. Pour oublier ou se souvenir. Se ressourcer et redécouvrir l’essentiel, le temps qui passe, le crépuscule et l’aube. Eprouver la semelle qui palpite aux cailloux et à l’herbe. "Mon esprit ne va si les jambes ne l’agitent", écrivait Montaigne (Essais III, 1580). Pourquoi marche-t-on ? Mais pour avancer sur les chemins et dans la vie. En réalité, c’est pour mieux respirer et vivre debout. Pour rester digne, pour le plaisir de sentir et d’aimer en soi ce tout qui nous étreint. La marche rend libre et nous fait aimer la vie, elle nous rend capables d’aimer tout simplement. Peu importe la raison qui nous met en route, le plus souvent elle varie. Ne te demande pas pourquoi tu marches : marche, point final.

Etincelles de rencontre

Face aux multiples aventures de la lenteur, chacun y va de ses préférences. En solitaire, entre amis ou en famille, nombreux sont ceux et celles qui, pendant l’été notamment, se mettent en route. La marche est avant tout une affaire de souffle et de jambes. De lieux et d’horizons aussi. On marche pour laisser vagabonder la pensée.

Marcher, c’est aussi se rendre disponible au monde et faire l’expérience de la liberté. S’installer au creux même du paysage pour goûter aux cimes inexplorés. On peut, en montagne, tendre vers un but, franchir un col, atteindre le sommet. Après l’effort, la récompense. La marche en forêt est fort différente de la marche campagnarde. Ne pas faire fi de la marche en ville non plus : battre le pavé des rues, lever le nez pour découvrir les beautés urbaines et y saisir, à l’instar de Verhaeren, des étincelles de rencontre.

Les randonneurs n’ont jamais été aussi nombreux en Belgique. Comment expliquer cet engouement ? Quel est le sens de la marche ? Pour beaucoup, marcher, c’est se rendre disponible à soi, au monde et, peut-être, aussi à autrui.

Pour certains, la marche est une expérience physique, voire métaphysique. En rompant avec le train-train de la vie au quotidien, on accède à une plus grande intensité d’être. David Le Breton, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, affirme qu’"au bout du chemin, quelque chose nous attend, qui n’était destiné qu’à nous".

Bienfaits

En vérité, marcher nous procure du plaisir. Fût-ce un plaisir fuyant car l’horizon lui-même est une limite fuyante. En marchant, le bien-être vient s’ajouter à l’action comme une sorte de grâce. En ces temps sédentaires où le corps est trop rarement sollicité même parfois sous-utilisé, la marche permet de le réinsérer dans le monde. Plus : elle enseigne la patience et la persévérance, l’émerveillement et parfois même le don de soi. Que du bonheur : la marche nous fait oublier nos petits tracas journaliers. Elle nous apprend aussi à épouser le rythme de la nature et du monde environnant. Le marcheur se sent à nouveau être une créature.

Selon Michel Leiris, la marche est "une manière de s’arracher à la condition profane et de retrouver du sacré". On éprouve alors une plus grande intensité d’être. Le marcheur durant son parcours bénéficie d’un temps d’exception qu’il désire prolonger.

La marche offre au corps ce moment de liberté conditionnelle. Goûter à l’imprévu, s’ouvrir à chaque éventualité…

Marcher en ville, par exemple, c’est subir un dépaysement permanent. La puissance y déconcerte le marcheur invétéré : c’est la douce revanche de la ville palimpseste, celle d’hier et celle d’aujourd’hui. Faisant face au passé et au présent, la poésie souvent est dans l’infiniment petit : une capucine poussant entre les pavés, un vendeur à la sauvette récoltant des histoires sans paroles. Poussez la porte qui s’ouvre sur une cour muette où le temps semble s’être arrêté. Le piéton s’avance puis recule pour mieux s’imprégner de la majesté des lieux. Arrêter le temps lui semble une priorité absolue, le décor urbain s’y livre au ralenti.

"Corps pensant"

En ville ou sur des chemins de campagne, à la montagne ou face au grand large, le piéton emprunte toujours un chemin vers la connaissance. Pour certains, la marche met en jeu un "corps pensant". C’est la porte ouverte à toutes les présences possibles et imaginables : la marche permet la méditation, que l’organisme à la faveur de ses vertus thérapeutiques. Ainsi, on entend dire parfois que la marche méditative a des effets positifs sur le "corps pensant". Cette méditation en marche permet de vivre dans l’instant présent et de remettre de l’ordre dans ses pensées. En répétant un mot ou une phrase petit à petit, on va pouvoir juguler le cercle infernal des pensées. Un pied devant l’autre, en inspirant et en expirant lentement, on décompose chaque mouvement des pieds, et l’on retrouve ainsi son ancrage.