Opinions

Une chronique d'Etienne de Callataÿ.


Pour aller loin, le capitaine regarde au loin. En entreprise aussi, il faut privilégier le long cours. McKinsey montre que cela profite au cours de Bourse.

Est-ce pour séduire les étudiants de l’ULB qui ont vu dans son projet d’implantation immobilière sur le campus de la Plaine une tentative de perversion des esprits ? Toujours est-il que McKinsey vient de publier une étude, avec une synthèse dans la "Harvard Business Review", qui dénonce un défaut important du système capitaliste, à savoir l’inclination au court-termisme.

La critique n’est pourtant pas révolutionnaire. Tout comme convaincre de privilégier l’investissement responsable peut se faire en mettant en avant que la performance de gestion n’en souffrira pas, l’étude ne cherche pas à se placer sous l’angle de l’éthique intergénérationnelle, même si ce qu’elle recommande la servirait, mais à montrer qu’il est dans l’intérêt des actionnaires de ne pas être obnubilés par les résultats à court terme. Elle offre même un incitant fort : ne pas penser "court-terme" rapporte à relativement… court-terme !

McKinsey a choisi de se concentrer sur les plus grandes entreprises américaines non financières cotées en Bourse, soit 615 sociétés, et puis les a classées en deux groupes, les "court-termistes" et les "long-termistes", sur la base d’un jeu de cinq indicateurs quantitatifs purement financiers. Ainsi, celles qui pensent à court terme investissent peu, ont des marges bénéficiaires inflatées, pratiquent le rachat d’actions propres ou veillent à afficher des résultats trimestriels qui ne décevront pas. Ensuite, les performances des deux groupes ont été comparées et il en est ressorti que, sur une période d’à peine une quinzaine d’années, les "long-termistes" ont vu leur chiffre d’affaires augmenter de 47 points de pourcentage de plus que celui des "court-termistes" et leurs bénéfices de 36 points de pourcentage de plus.

Pour Larry Summers (Harvard), la méthodologie de l’étude n’est pas assez robuste pour tirer une conclusion ferme. Que les "long-termistes" performent mieux pourrait être attribuable à une autre cause que cet horizon différent. En même temps, que le court-termisme ait des coûts multiples n’est pas contre-intuitif. Il incite à chercher à embellir la réalité. Il génère de l’instabilité et du stress. Il nuit à l’investissement et donc à la croissance. Il pousse à privilégier les réductions de coût, au détriment de l’emploi, de la recherche, de l’innovation et de l’audace. Le court-termisme ne serait donc pas qu’une anomalie des marchés financiers mais aussi un souci éthique, social et macroéconomique.

Dans un sondage réalisé par l’association FCLT, qui regroupe notamment des gestionnaires de fonds, il apparaît que deux tiers des patrons se plaignent d’une augmentation de la pression court-termiste et que la moitié renoncerait à un investissement rentable simplement pour éviter de décevoir sur le plan des résultats trimestriels à venir ! Si le court-termisme rôde malgré ses effets contre-productifs, c’est parce que la bêtise n’est pas rare, ni dans les incitations données par les conseils d’administration, ni dans les recommandations des gourous du management, à commencer par cette exaltation de la chasse à la "zone de confort". Remédier au court-termisme passe par d’autres incitations données aux dirigeants, d’autres mesures de la performance, d’autres accents dans la communication des entreprises. Cela passe d’abord par des managers qui réfléchissent au sens de leurs actions et agissent en âme et conscience.

En fait, une telle étude explique peut-être le problème que certains ont avec McKinsey, à l’ULB ou dans l’accompagnement du Pacte pour un enseignement d’excellence : ne pas correspondre à leur vue manichéenne du monde, où il n'y aurait que les thuriféraires de l'économie de marché et, en face, ses détracteurs