Opinions
Une chronique de Jan de Troyer. 


Selon Bart De Wever, un "nihilisme identitaire" a envahi la Flandre après Mai 68. Pas pour Paul Goossens, leader il y a 50 ans du mouvement "Leuven Vlaams" qui a scindé la KUL.


Une polémique entre la N-VA et Paul Goossens - leader, il y a 50 ans, du mouvement "Leuven Vlaams" provoquant la scission de l’Université catholique de Louvain -, a culminé sur les antennes de la VRT dans une confrontation avec Jürgen Pohlman, porte-parole de Bart De Wever. La dispute ne portait toutefois pas sur les revendications flamandes d’antan. Le soixante-huitard Paul Goossens défendait un héritage intellectuel contre la vision conservatrice de Bart De Wever : pour lui, Mai 68 est à l’origine de tous les maux dont souffrent actuellement l’Occident et en l’occurrence la Flandre.

Fin février, la N-VA a fêté le cinquantième anniversaire de "Leuven Vlaams" à la KUL. Selon Bart De Wever, ce fut un tournant dans l’émancipation de la Flandre. Et il l’a répété : un esprit de "nihilisme identitaire" a envahi la Flandre après Mai 68.

Il est vrai que la Flandre docile où les filles sages étaient censées mener une vie asexuelle avant le mariage et où les fils de la petite bourgeoisie suivaient les conseils de papa a reçu son coup de grâce cette année-là. Au lieu de diffamer le mouvement international de contestation du siècle précédent, Bart De Wever devrait comprendre que ce courant s’est exprimé de façon différente selon les pays.

En Flandre, un large mouvement populaire flamingant exigeait - déjà avant 1968 - le déménagement des francophones de l’Université de Louvain en Wallonie. Son apogée fut la révolte des étudiants flamands en mars 1968. La scission de l’université fut décidée en juillet 1968 : l’UCL allait créer Louvain-la-Neuve, contribuant d’ailleurs à l’essor du Brabant wallon.

Et pendant qu’on criait "Walen Buiten" dans les rues de Louvain, un groupe d’intellectuels flamands progressistes réunis autour du SVB ("Studentenvakbeweging"), dirigé par le futur journaliste Paul Goossens et par le marxiste-léniniste Ludo Martens, incita à l’action contre la bourgeoisie, greffant ainsi "Leuven Vlaams" au mouvement mondial "anti-establishment" des années soixante. Ce courant antiautoritaire puisait ses racines dans les protestations contre la guerre du Viêt Nam, dans le mouvement des Noirs pour leurs droits civils, dans le déferlement de la musique rock et le mouvement Flower Power des hippies. Il allait conquérir le monde, de Berkeley à Berlin et même à Prague. En France, ce grand mouvement s’est traduit, à partir du mois de mars 1968, par une révolte gauchiste, dont on se rappelle avant tout les barricades du mois de mai. Il y a donc plusieurs Mai 68.

En Flandre, le mouvement flamingant "Leuven Vlaams" a été noyauté de façon très efficace par les progressistes du Studentenvakbeweging de Paul Goossens. Ce n’était pas très difficile. A la lumière de l’arrogance francophone qui se traduisait par le comportement condescendant des fils et filles de la petite bourgeoisie francophone vis-à-vis des étudiants flamands, il ne fallait pas grand-chose pour transformer le "Walen Buiten" en "Bourgeois Buiten".

On peut comprendre l’indignation de Paul Goossens. En 2018, l’héritage flamand de Mai 68 n’est ni le flamingantisme, ni le marxisme-léninisme d’antan et encore moins le "nihilisme identitaire" de Bart De Wever.

La majorité des soixante-huitards ont abandonné leurs illusions révolutionnaires. Mais ils sont à l’origine d’innombrables mouvements qui ont survécu dans la Flandre actuelle. Il y a bien sûr le PVDA/PTB. L’héritage de Mai 68 se retrouve également dans le mouvement écologique, déjà présent dans les utopies des hippies. La révolution sexuelle a inspiré le féminisme, la libération sexuelle, la dépénalisation de l’homosexualité, etc. La solidarité avec un tiers-monde se libérant du colonialisme n’existait pas avant Mai 68. Les notions d’une culture propre à la jeunesse et d’une éducation créative des enfants étaient incompatibles avec l’autoritarisme d’avant 68. Les droits de l’homme et la liberté d’expression sont sortis renforcés de Mai 68. Ces quelques exemples démontrent que Mai 68 est tout autre chose qu’un "nihilisme identitaire". Les interprétations d’un philosophe de boudoir nommé Bart De Wever ne feront pas oublier les profondes répercussions positives de Mai 68 sur notre vie quotidienne.