Opinions En France, Macron a siphonné les talents des partis de gauche, du centre et de droite pour assembler une offre "promotionnelle". Une piste intéressante pour la Belgique. Une chronique de Christophe Ginisty.

En France, Emmanuel Macron a réussi le pari fou de se faire élire sans avoir d’appareil politique solidement ancré sur l’échiquier politique traditionnel. Les observateurs ont d’abord tenté de lui conférer une étiquette de gauche en raison de sa participation au gouvernement de François Hollande. D’autres l’ont plutôt vu au centre, proche du Modem de François Bayrou quand d’autres encore le positionnèrent à droite après qu’il eut choisi un Premier ministre et quelques autres ténors au sein des Républicains. À gauche, à droite, au centre ?

La réalité est qu’Emmanuel Macron est ailleurs, à la fois nulle part et partout. Car sa stratégie d’accession au pouvoir fut de s’affranchir de ces analyses traditionnelles pour exécuter une stratégie qui repose essentiellement sur un principe : siphonner des talents dans tous les grandes formations politiques voisines, à droite comme à gauche, les faire figurer en bonne position dans son camp, pour mieux assécher la concurrence. Ce n’est pas du positionnement, c’est de la guérilla politique. Et c’est ce qu’il s’apprête à faire pour les prochaines élections européennes.

En marketing, on appelle ça un bundle et cela revient à proposer une offre unique avec plusieurs produits vendus ensemble, dans le même lot, même ceux dont on n’a pas véritablement besoin. Vous achetez un ordinateur, vous avez des logiciels préinstallés, une caisse de bières, on vous offre les verres… Eh bien la stratégie de La République en marche repose sur cette mécanique : vous votez pour un jeune loup de 39 ans qui a l’air dynamique mais qui n’a pas non plus beaucoup d’expérience, on vous offre pour le même prix un écologiste, un socialiste, un centriste et un libéral de droite, que des gens de renom. C’est cadeau !

Emmanuel Macron n’a pas rassemblé au-delà des partis, il les a siphonnés pour mieux assembler une offre "promotionnelle" qui offrait tous les parfums de l’échiquier politique, chaque sensibilité étant représentée par une personnalité en bonne position. Et c’est très exactement ce qu’il s’apprête à reproduire pour les prochaines élections européennes. Les listes ne sont pas encore constituées mais elles sont en train d’être conçues dans cet état d’esprit, le même qui a présidé à la constitution des gouvernements d’Édouard Philippe.

La question que l’on peut évidemment se poser est de savoir si cette stratégie pourrait être répliquée et fonctionner dans un pays comme la Belgique où les clivages partisans s’ajoutent aux clivages culturels.

Mon intuition est qu’il s’agit d’une piste de réflexion intéressante face à une désaffection grandissante des électeurs pour ce que les partis traditionnels représentent. Intéressante et source d’espoir car il faut bien le reconnaître, les partis de tous bords ne permettent presque jamais l’éclosion de nouveaux talents. Ils sont pyramidaux, structurés pour organiser la domination sans partage et durable d’un petit groupe de cadres qui restent jalousement agrippés au pouvoir et installent sous leurs pieds un plafond de verre de bonne épaisseur pour empêcher les jeunes loups de venir les concurrencer. En Belgique comme en France, le renouvellement des hommes et des pratiques ne peut venir d’aucun parti politique existant, quelle que soit sa position sur l’échiquier, mais d’une transgression des clivages par la création d’une approche hors partisane qui peut potentiellement rassembler en mode bundle comme tentent de le faire en France les leaders de La République en marche.

Reste à savoir évidemment si ces montages, de circonstance et quelque peu artificiels d’un point de vue idéologique, peuvent tenir durablement à l’exercice du pouvoir ou s’ils ne sont que des arrangements destinés à gagner les élections. Reste aussi à se poser la question fondamentale de la force d’une conviction dont les partis sont chargés de définir collectivement le cadre.

Le résultat des prochaines élections européennes sera à cet égard très intéressant à observer.