Opinions

PAR PAUL VAUTE

Quelques mois après la mort de Léopold III, survenue le 25 septembre 1983, Jean Vanwelkenhuyzen eut l'occasion, au palais d'Argenteuil, de prendre connaissance du manuscrit du Roi, publié le 7 juin dernier sous le titre «Pour l'Histoire. Sur quelques épisodes de mon règne» (éditions Racine).

L'ancien président du Comité international d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, auteur entre autres de «Quand les chemins se séparent (mai-juin-juillet 1940)» et de «1940. Pleins feux sur un désastre», a repassé au peigne fin un texte où il retrouve l'écho de maintes conversations à bâtons rompus avec le père de Baudouin et d'Albert II. Sa contribution au débat n'en sera que plus précieuse...

La connaissance que vous aviez de cette source a-t-elle influencé vos recherches?

Non, je ne l'ai jamais utilisée. En revanche, il m'est arrivé de faire usage d'informations que je tenais du Roi. C'est le cas pour les propos d'Emile Vandervelde que je rapporte dans ma contribution à la journée organisée par l'Institut d'études européennes sur Paul van Zeeland 1. Léopold III pouvait m'éclairer sur certains aspects mais lui-même savait qu'il n'avait été témoin que de ce qu'il avait eu sous les yeux.

Je tiens aussi à préciser que je parle en historien, à titre personnel et sans aucun mandat. On peut d'ailleurs s'étonner, puisque les droits de propriété sur le livre du Roi appartiennent à l'asbl «Princesse Lilian, en mémoire du roi Léopold III», que personne de cette asbl ne soit intervenu pour expliquer le livre...

Le Roi ne témoigne que de ce qu'il a vu, dites-vous. Est-ce à cette réserve qu'il faut attribuer l'absence d'évocation des réalités les plus terrifiantes de l'occupation nazie, comme les déportations?

Effectivement, son témoignage se limite toujours au vécu personnel. Le sous-titre dit bien qu'il est question de «quelques épisodes de mon règne». En l'occurrence, ceux où il a joué un rôle actif. On sait bien qu'il y a eu des démarches de sa part pour venir en aide aux Juifs mais parce qu'il n'a pas été un rouage majeur, il n'en parle pas.

S'il avait eu le souci de son image, il n'aurait pas passé cette partie de son action sous silence.

Il n'était pas sensible à son image comme on peut l'être aujourd'hui. Ce à quoi il était sensible, c'est au respect par lui-même du sens qu'il avait de l'honneur et du devoir. Il est significatif qu'un de ses premiers chapitres soit consacré à l'affaire Nuyten, qui est totalement oubliée de nos jours. C'est parce qu'elle est le premier cas où il a été humilié dans son sens de la justice par ce que la politique l'obligeait à faire: limoger un chef d'état-major qu'il jugeait parfaitement compétent.

COURT TERME CONTRE DUREE

Nous voilà aux origines de la question royale, bien antérieures à mai 1940...

Absolument. Dans le contexte des années 30, alors que la Belgique se débat dans la crise économique, Léopold III est frappé par les difficultés qu'éprouve le pouvoir politique à maîtriser la situation. Une des causes du mal est pour lui le fait que l'action des partis n'est pas déterminée par l'intérêt national. Elle est inscrite, en outre, dans le court terme alors que le chef de l'Etat est dans la durée. Ce sont deux perspectives qui peuvent être magnifiquement complémentaires mais à l'époque, elles se heurtent. Pour le Roi, la «politique d'indépendance» choisie en 1936 est un retour à la tradition politique belge. Pour Pierlot ou Spaak, ce n'est que la politique du possible dans l'immédiat. Le Souverain sait aussi que son père, en 14-18, a été en conflit avec le gouvernement.

Le récit de l'entretien de la rupture à Wynendaele est surprenant. Léopold III confirme qu'il a bien évoqué la possibilité de former un autre gouvernement, tout en signalant qu'il n'était pas bien réveillé...

C'est un passage qui a été mal compris. A partir du 15 mai 1940, le Roi avertit les ministres que cela risque de tourner très mal. En entendant ses propos de plus en plus sombres, les ministres se révoltent mentalement, même en paroles, contre ce qu'ils considèrent comme un défaitisme et une neurasthénie du Roi. Tout cela débouche à Wynendaele où on parle peu des opérations. Léopold III dit ne pas partager l'optimisme des ministres sur la France. Il décide de rester pour ne pas laisser les coudées franches aux Allemands, contrairement au gouvernement qui, lui, pense qu'il faut partir pour continuer la guerre.

Il est vrai que les ministres ont fait sortir le Roi de son lit alors qu'eux-mêmes ont passé une nuit blanche. Les questions ont sans doute été posées sur un ton qui était le résultat des anxiétés accumulées. Quand on demande au Roi s'il aura un gouvernement et qu'il lance «Naturellement, je ne suis pas un dictateur», c'est en fait une réponse du berger à la bergère. La réalité d'alors, c'est qu'il ne sait pas du tout ce qu'il va pouvoir faire.

L'autre malentendu, c'est que quand les ministres partent, le Roi est convaincu qu'ils vont donner leur démission. Ils s'arrêteront d'ailleurs à Oostduinkerke pour en délibérer et décider finalement de rester en fonction.

Une autre surprise est le passage où le Roi contredit ses propres défenseurs en endossant la responsabilité des instructions transmises, fin août 1940, à l'ambassadeur de Belgique en Suisse pour recommander la courtoisie dans les relations entre diplomates belges et allemands, la guerre étant terminée. Les partisans du Souverain étaient-ils «plus léopoldistes que Léopold» ?

C'est d'abord son secrétaire le comte Capelle qui a eu l'élégance de mettre le Roi à l'abri, à une époque où on était trop près des souffrances de la guerre pour comprendre l'attentisme, la stratégie conservatoire, la politique du moindre mal. Il ne faut pas oublier que quand les instructions de Berne sont rédigées, tous nos points d'appui se sont évanouis. L'effondrement des cent divisions de l'armée française a été foudroyant et l'Angleterre semble se replier sur son île. L'esprit de ces instructions, c'est qu'il ne faut pas confondre la Belgique, qui est en guerre parce qu'elle a été envahie par l'Allemagne, et la France et l'Angleterre qui sont parties en guerre contre l'Allemagne. C'est le raisonnement - bon ou mauvais - du Roi à cette époque.

Au fond, l'espoir de Léopold III est de reconstituer, au milieu de ce trouble, une espèce de politique de neutralité, pas seulement vis-à-vis de l'Angleterre comme on le dit tout le temps, mais aussi vis-à-vis de l'Allemagne. Contrairement à ce qui se passera à Vichy, il n'est pas question d'une politique de collaboration. Dans les faits, on voit évidemment les Allemands procéder à des réquisitions, mais ce n'est pas la situation du gouvernement de Vichy qui décidera lui-même des arrestations.

LE TEMPS DES ERREURS

Et l'idée de libérer de l'occupation une partie du territoire national (le Limbourg) où le Roi aurait pu régner en attendant des temps meilleurs? Herman Van Goethem affirme que dans ce cas, on aurait été confronté à une situation analogue à celle de Pétain.

L'historien que je suis n'a pas tous ses apaisements quant à des indications sûres. En outre, il faut toujours redire qu'en histoire, la chronologie est essentielle. Au moment où la France a signé l'armistice, il y a, parmi les éventualités, celle d'un règlement de la paix. Et le gouvernement Pierlot a fait connaître son intention de s'effacer. Dans l'hypothèse où il devrait former un nouveau gouvernement, le Roi envisage un territoire soustrait au contrôle des Allemands. Cela lui permettrait de défendre avec une relative autonomie les intérêts de la Belgique dans une négociation générale. Mais c'est là une chimère, envisagée dans un moment fugitif et dont il est dangereux de tirer des conclusions au-delà de ce moment. Dès qu'il apparaît que l'Angleterre a la volonté de continuer la guerre, cela ne veut plus rien dire.

Dans le moment du désarroi, les ministres aussi ont fait des ouvertures (Spaak parlera du «temps des erreurs»). On se lance des pierres mais ce qui a été déterminant, ce ne sont pas des mouvements du coeur.

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1. Au conseil des ministres du 14 octobre 1936, après que Léopold III eût exposé les raisons de la «politique d'indépendance» (dite aussi des «mains libres»), le vieux leader socialiste déclara: «Sire, on croirait entendre votre père. Les paroles prononcées ici ne peuvent rester entre ces quatre murs. Elles doivent être connues du pays tout entier» (cfr «Paul van Zeeland et la politique étrangère de la Belgique de 1935 à 1937», pp. 49-81 dans Paul van Zeeland et les questions politiques et économiques de son temps, Travaux de l'Institut d'études européennes, n° 8, place des Doyens 1, 1348 Louvain-la-Neuve).

© La Libre Belgique 2001