Opinions
Une opinion de Jean-François Mitsch, président Enercoop Belgique et conseiller communal à Genappe (PS).

Ores/Electrabel et Publifin : ces vilains dossiers témoignent de l’absence de politique énergétique en Belgique. Et elle a un coût ! Les entreprises étrangères spolient les richesses naturelles, sans le moindre retour aux populations locales.

La commission d’enquête Publifin et plus récemment le dossier Ores/Electrabel nous permettent de poser quelques constats.

Derrière la fumée de la commission Publifin, qui ne s’est attardée que sur les manques de respect des règles du code des sociétés et du code de démocratie locale, deux questions fondamentales n’ont pas été abordées. On n’y aborde pas : celle de facture d’énergie et celle de l’absence de politique énergétique en Belgique.

China Nuclear Energy à Estinnes

En matière d’énergie, les pouvoirs publics sont principalement actifs dans les réseaux de transport et de distribution, et ont laissé la production et la fourniture (les deux secteurs libéralisés) aux mains d’entreprises majoritairement étrangères, du moins en Wallonie et à Bruxelles. Pas de plan, pas de vision d’avenir, un marché libre qui devait permettre d’atteindre les objectifs européens, et des acteurs privés qui se sont assuré que ce discours s’imposait auprès des acteurs politiques.

A Estinnes, c’est une entreprise chinoise, active dans le nucléaire (China Nuclear Energy), qui a racheté le plus gros parc éolien belge, alors que celui-ci avait été financé, il y a plus de 5 ans, par des fonds européens, et ce, sans que la Wallonie n’invoque une clause de souveraineté. Nous avons laissé partir un outil qui pouvait fournir en électricité l’équivalent de la consommation annuelle de plusieurs milliers de ménages.

Nethys… visionnaire

Lampiris est racheté par Total (France), AirEnergy par Eneco (Pays-Bas). De jeunes entreprises actives en Wallonie, qui portent des projets n’attendent que d’être rachetées par des gros acteurs (étrangers ?). L’absence de politique énergétique institue une dépendance de la Belgique vis-à-vis de ses voisins. Certains de ces acteurs ont des actionnaires publics, mais cela ne garantit pas qu’en cas d’offre intéressante, ceux-ci ne vendent leurs parts, comme ce fut le cas pour Lampiris dernièrement.

Dans les intercommunales, là où les pouvoirs publics pourraient défendre une vision politique des enjeux de l’énergie en Belgique, le processus démocratique est confisqué : manque d’information, manque de temps pour intégrer des dossiers volumineux et complexes… et les salaires parfois mirobolants de certains mandataires ou cadres peuvent interpeller ! On pense évidemment à Publifin, mais c’est paradoxalement à Liège qu’on observe un début de politique énergétique visionnaire et transversale, avec une diversification vers la production d’énergies renouvelables. Ainsi, la Socofe (dont Nethys détient 32,37 % des parts) a pris des participations dans l’éolien en mer, à hauteur de 300 millions d’euros. Imaginez que ces moyens aient été investis sur terre : la Wallonie aurait pu financer sur fonds propres 300 éoliennes sur terre (onshore) soit la quasi-totalité des éoliennes implantées chez nous aujourd’hui. Dans les faits, la majorité des éoliennes sont implantées par des acteurs étrangers, et cela sans marché public et mise en concurrence (contrairement à La Galice, en Espagne, ou en France dernièrement). La situation est telle que ce sont aujourd’hui les fonds de pension anglais qui financent les projets éoliens français, et l’épargne des Belges, quant à elle, stagne sur des comptes, alors qu’elle pourrait être mobilisée pour soutenir le développement de ces métiers du renouvelable, créateurs de nombreux emplois durables et non délocalisables.

Rentes aux entreprises étrangères

En milieu rural, les projets éoliens feraient d’ailleurs moins l’objet de contestation de la part des riverains s’ils relevaient d’une réelle stratégie collective pour l’autonomie énergétique. Actuellement, la quasi-totalité des projets de production industrielle sont portés par des entreprises étrangères, débarquant dans nos campagnes comme dans un eldorado, à partir duquel elles pourront spolier les richesses naturelles, sans le moindre retour aux populations locales. Elles bénéficieront de rentes et d’une situation de quasi-monopole très profitable financièrement et que nous payons via nos factures d’énergie (lisez à ce sujet le livre de Jean-Pierre Hansens : "Energie : Economie et politiques", aux éditions de Boeck). A bien des égards, nous ne sommes pas loin d’une situation qu’a connue - et connaît encore - le continent africain. Et lorsque les riverains se mobilisent ? On parle d’effet Nimby, acronyme de "Not in my backyard", comme s’ils défendaient égoïstement leur petit pré carré. En réalité, les riverains se posent, à juste titre, des questions quant à leur cadre de vie, à leur santé, à celles de leurs enfants, et à la valeur de leur maison. Mais ils ne reçoivent aucune réponse, ni de la part des acteurs privés, ni de la part des acteurs publics, et ne voient aucune cohérence dans les plans énergétiques de leur pays.

Partenariats public-privé durables

Sans plan, impossible en effet de prendre des mesures cohérentes. Selon les objectifs européens, en 2017, notre consommation d’énergie devrait avoir diminué de 20 % par rapport à 1990. Mais en Wallonie, la consommation globale et par habitant augmente, selon une étude réalisée par l’Institut de conseil et d’études en développement durable (ICEDD), en 2015.

Les bénéfices pour la communauté auraient pourtant été considérables : création d’emplois, impact positif sur les enjeux environnementaux et réduction du coût de l’énergie pour les consommateurs. En Belgique, 900 000 ménages ont des difficultés à payer leur facture énergétique. Les quelques dizaines de millions d’aides aux publics précarisés ne suffisent pas. Elles sont microscopiques si on les compare aux milliards que génèrent les bulles spéculatives comme le photovoltaïque, la rente du nucléaire ou l’éolien offshore.

Pas de réelle politique de réduction de la consommation, pas d’optimalisation des usages, pas de travail quant aux pertes sur le réseau et très peu d’accompagnement culturel et éducatif des changements de comportement. Notre engagement européen de réduction de 20 % de la consommation en 2020 est un échec.

Et si un plan Marshall 5.0 mettait les citoyens et le bien commun comme priorités ? Les ressources du territoire seraient optimalisées et la population impliquée par de l’information régulière, des espaces de dialogue et des processus de co-construction. Rien de tout cela n’est mis en œuvre pour l’instant.

Alors, que manque-t-il ? Il manque un plan, une vision, une stratégie construite collectivement avec les citoyens, quant à l’avenir énergétique de notre pays ! Non pas un plan de nationalisation, comme on essaye de nous le faire dire. Mais la création d’un cadre, pour des partenariats public-privé durables et de la participation citoyenne enthousiaste.

L’énergie, qui est un enjeu fondamental non seulement pour notre planète, mais également pour l’indépendance économique de nos pays et de nos régions, doit être portée par une réelle vision, collective et partagée, qui laisse toute la liberté aux initiatives privées, dans le cadre d’un intérêt général.

On ne peut plus continuer à perdre des milliards d’euros, reportés, année après année, sur notre facture énergétique, par manque de courage politique. Maintenant, il faut se mobiliser !