Opinions
Une chronique de Xavier Zeegers.

La lettre restera la gardienne de nos mémoires. Celle d’amour est déjà une première caresse.

Profitons encore ici de l’incitation à la légèreté que l’été suggère pour évoquer l’admirable démarche de la Liégeoise Nanou Bresmal qui créa un festival des lettres d’amour suite à sa découverte de la correspondance romantique de ses grands-parents. Y faisant écho, "La Libre" se demanda si à l’heure des SMS et tweets (et de l’effondrement de l’orthographe ajouterai-je…) la lettre d’amour n’est pas démodée.

Certainement pas. Du moins espérons. Elle est peut-être passée de mode, mais cela ne signifie pas sa disparition car la mode est ce qui se démode avant de revenir inopinément, ainsi celle des prénoms : les Jules, Auguste ou Jeanne refleurissent. Et les billets doux sont éternels. Il suffit d’un tendre post-it posé sur le frigo ou un miroir pour qu’ils nous touchent comme un rayon de soleil. L’important est surtout notre rapport au temps. Les machines modernes exigent la rapidité, sans cesse accrue. Va pour le commerce et les affaires courantes, mais avec les sentiments rien ne vaut le poète prônant la patience : "Ne hâte pas cet acte tendre, douceur d’être et de n’être pas; car j’ai vécu de vous attendre, et mon cœur n’était que vos pas", suggère Paul Valéry dans son superbe "Les Pas". Langueur et lenteur font donc bon ménage.

Car les sentiments ne se déploient avec ampleur qu’avec le temps, comme les voiles des vieux navires. Jadis on se rencontrait, s’appréciait, se découvrait, se fiançait, et attendait sagement (et encore maintenant, je suppose…) le mariage, plat parfois lourd mais tentant car il commence par le dessert(1) . Victoria Bedos, fille de Guy et sœur de Nicolas, invitée chez Catherine Ceylac (dans Thé ou Café ?) y arborait un t-shirt sans ambiguïté frappé d’un : "Je couche dès le premier soir". Probablement pas avec n’importe qui, mais résumant bien la furia d’une époque centrée sur la frénésie de l’instant : ne jamais en perdre une seconde, ni une miette. Idem pour le langage, à l’instar des commentateurs sportifs abusant de moult apocopes agaçantes pour évoquer l’"athlé", les "perfs", les "stats", et bientôt le "rec"; aussi je gage que les SMS (déjà ringardisés par Snapchat paraît-il…) regorgent forcément de J’TM ou chtem ? Nul doute que les émoji, ou émoticônes, ou smileys (je m’accroche !) servent déjà de passe-partout pour les poètes trop pressés. Mais parmi les 845 répertoriés sur le net aucun n’exprime talentueusement, même en mode mineur, le trouble des regards échangés, les fragrances enivrantes, l’ivresse du premier baiser ou l’ataraxie de la première nuit ("Le plus beau jour de ma vie ? C’était une nuit !" dit Brigitte Bardot) et encore moins la page déchirée d’une rupture.

Voilà pourquoi les envolées manuscrites d’antan restent de précieuses références et devraient encore inspirer nos élans languissants. Quand Paul Eluard soupire : "Partout il n’y a rien, lisez que je vous aime", ou que Victor Hugo décrit sa première étreinte avec Juliette : "Mon bras pressait ta taille, frêle et souple comme le roseau, ton sein palpitait comme l’aile d’un jeune moineau" (Forêt de Fontainebleau) ou encore avec le bucolique Verlaine : "Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous…" (Green) et qu’enfin Henri Calet (Peau d’ours) gémit : "Il faut se quitter déjà ? Ne me secouez pas, je suis plein de larmes"; comment imaginer la disparition des lettres d’amour, sel ou sucre d’une existence gourmande ?

Et pas seulement elles. C’est aussi un Clemenceau qui, au soir de sa vie, entame une émouvante correspondance avec la veuve(2) d’un enfant disparu : "Vous m’aiderez à mourir, et moi je vous aiderai à vivre", ou encore le résistant Michel Manouchian qui rédige en 1944, juste avant d’être fusillé, une ode à la liberté et l’avenir : "Je n’ai aucune haine contre le peuple allemand ni qui que ce soit. Lui et les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à ceux qui vont nous survivre…" Sublime archive !

La lettre, en tant que support inexpugnable, restera la gardienne de nos mémoires. Celle d’amour est déjà une première caresse. On la lit, relit, dépose en poche, la serre, l’apprend par cœur (forcément…) l’archive dans un tiroir et la redécouvre avec bonheur; on l’embrasse même. Essayez-donc de faire cela avec un écran !

xavier.zeegers@skynet.be

(1) Le mot est attribué à Balzac.

(2) Ce n’est pas le mot exact. Il n’y en a pas. Qui le trouverait pour ce drame ?