Opinions

A la lecture des articles que l’on trouve dans la presse sur l’énergie éolienne et les propos tenus par certains de ses plus farouches détracteurs, les éoliennes qui s’installent dans nos campagnes sont, après avoir été portées aux nues, subitement affublées de tous les maux : non seulement elles seraient inefficaces, mais elles dégraderaient irrémédiablement nos campagnes, ne généreraient que peu d’activité économique, et, pire, ne contribueraient en rien à la réduction de nos émissions de CO2.

A l’heure où pas moins de 82 gouvernements développent à travers le monde d’ambitieux programmes de développement éolien, dont certains depuis parfois 30 ans, à l’heure où pas moins de 37000 MW de capacité éolienne supplémentaire ont été installés en 2009, on peut se demander s’il est possible que ces élus et érudits fassent collectivement fausse route.

Afin d’y voir plus clair, posons-nous d’abord la question de l’impact du secteur sur l’emploi. Les dernières estimations de l’Association européenne de l’énergie éolienne (EWEA) révèlent que le secteur de l’énergie éolienne emploiera en Europe 182 000 personnes en 2010, en hausse par rapport au niveau actuel fixé à 155 000, avant d’atteindre 446 000 emplois d’ici 2020.

En Belgique, alors que le rapport d’EWEA "Wind at Work" estime à 2000 le nombre de personnes directement employées dans notre pays en 2008, certaines clés de calcul permettent d’estimer les emplois indirects liés à l’éolien onshore belge à plus de 8 000 emplois en Belgique.

Certes, aucun grand constructeur d’éoliennes n’a (encore) établi ses quartiers dans notre pays. Les éoliennes du parc wallon sont fabriquées dans leur grande majorité en Allemagne (82 %), d’autres au Danemark (16 %). Pourtant, à y regarder de plus près, c’est une myriade de PME et d’entreprises belges qui sont spécialisées dans la fabrication ou la fourniture de composants éoliens. Certaines sont même leaders du marché mondial. Leur spécialisation passe de la fabrication des couronnes qui équipent les rotors des turbines (Arcelor-Mittal), en passant par les études de stabilité (Samtech), la modélisation de pales (Cernea), la production de fibre de verre pour les pales (Owens Corning), la fabrication d’éoliennes de petite ou moyenne puissance (Turbowinds, Typhoon Master, Fairwind), la fabrication de transformateurs (Pauwels), la production d’engrenages et de boîtes de transmission (Hanssen Transmission), la construction des fondations pour les turbines offshore (DEME), la construction de grues spéciales pour la construction d’éoliennes (Sarens), la construction d’outils pour l’abrasion des pales (Rutten), etc.

Par ailleurs, le développement de chaque projet éolien implique près d’une quinzaine d’entreprises locales, indispensables pour réaliser les études, mener les travaux d’installation et d’aménagement de voiries, raccorder le parc au réseau électrique, financer le projet et assurer la maintenance des éoliennes sur vingt ans. Durant cette phase de développement, ces activités économiques représentent 15 à 20 % de l’investissement global et permettent ainsi l’emploi de nombreuses personnes : ingénieurs, architectes, logisticiens, ouvriers, techniciens, etc.

Même si on imagine que les opposants aux éoliennes ne sont peut-être pas en possession de ces informations sur les incidences économiques de la technologie éolienne, on est en droit de s’interroger sur le sérieux de ces opposants quand ils affirment que les éoliennes ne contribueraient pas à la réduction de nos émissions de CO2. Est-ce une cruelle méconnaissance du système de production électrique ou un exemple flagrant de mauvaise foi caractéristique ?

Bénéficiant d’un accès prioritaire au réseau ("priority dispatch"), l’énergie éolienne produite estimée à 4 400 MWh/an pour une éolienne de 2 MW (type de turbine que l’on aperçoit le plus couramment dans les campagnes wallonnes) vient se substituer prioritairement aux centrales de pointe (turbines gaz-vapeur ou TGV) qui assurent un complément principalement à la production nucléaire en fonction de la demande électrique belge instantanée.

Comme on sait qu’une centrale TGV de dernière génération émet en moyenne 456 kg de CO2/kWh produit, il est dès lors aisé de déterminer que l’ensemble du parc éolien wallon permet d’éviter, à l’heure actuelle, un peu plus de 284 000 tonnes de CO2 par an, ce qui n’est pas négligeable ! Cette logique est par ailleurs confirmée par la Commission wallonne pour l’Energie.

Le nombre d’éoliennes en Wallonie étant appelé à s’accroître fortement (on parle de 700 éoliennes à l’horizon 2020), la polémique autour du développement éolien serait certainement moins vive si toutes nos éoliennes étaient implantées en mer du Nord.

Mais ce vœu pieux est-il réaliste ? Comme précisé plus haut, le secteur, selon l’étude européenne REPAP réalisée en 2010, table sur une puissance installée sur terre de 3500 MW en 2020 qui viendraient s’additionner à quelque 2825 MW à développer en mer. Un développement combiné en mer et sur terre est indispensable pour rencontrer les objectifs en matière de renouvelable imposés à la Belgique pour 2020. Il faut savoir que les défis à relever par les développeurs éoliens en mer sont d’une tout autre nature que ceux auxquels les entreprises sont confrontées sur terre. Cette difficulté explique d’ailleurs pourquoi le développement des éoliennes au large de nos côtes a pris du retard.

Les impacts visuels liés à l’implantation d’éoliennes sur Terre justifient-ils que l’on refuse de faire face aux énormes enjeux écologiques et climatiques, que l’on ne réponde pas à nos engagements européens et que l’on ne profite pas de cette opportunité de créer de l’emploi et de l’activité économique ?

Les associations telles "Vent de Raison" qui n’hésitent pas à véhiculer (osons l’espérer de bonne foi) des rumeurs destinées à effrayer la population à l’égard de la technologie éolienne sont-elles animées par un sentiment de déresponsabilisation face aux changements climatiques ? Que répondraient ces organisations anti-éoliennes si elles se retrouvaient subitement confrontées aux générations futures engluées dans des catastrophes climatiques de plus en plus préoccupantes et venues leur demander des comptes ?