Opinions
Une chronique de Carline Taymans, professeur de français à l'école européenne.


Brexit, élections américaines, migrations… Les élèves ont besoin de parler. Un club des débats est né avec la complicité du professeur de philo et remporte un franc succès.

Les professeurs de philosophie ont ceci de particulier qu’en enseignant, comme du reste en discutant autour d’un café ou en intervenant dans un conseil de classe, ils continuent à pratiquer leur spécialité séculaire : la sagesse. Ils parlent généralement beaucoup et sans efforts, usent de la rhétorique sans même s’en rendre compte, et transpercent du regard celle des autres. Le raisonnement constitue leur alphabet, leur algèbre, leur loi de gravitation universelle, qui n’a pas de secret pour eux et leur colle à la peau. Pour peu qu’ils aient, en outre, quelque dose d’humour, ils deviennent des collègues indispensables, capables de résumer les pensées de l’un, de reformuler celles de l’autre, et donc de faire fameusement avancer le schmilblick, quel que soit l’enjeu…

Suite aux hasards des programmes scolaires, ces sages oscillent entre responsabilité majeure - celle de préparer les élèves de dernières années à l’épreuve de philosophie du baccalauréat européen - et rôle ingrat - en charge de cours de morale n’entrant pas en ligne de compte pour les calculs des moyennes, voire d’autres cours presque complémentaires, voisins de leur sujet de prédilection. Pas une position bringuebalante pour autant, au contraire, mais un peu en marge de la compétition académique, ce qui sied à leur évidente liberté de pensée. Et c’est donc aussi tout naturellement vers eux que les élèves se tournent dès qu’il s’agit de lancer des projets d’autant plus précieux qu’ils sortent de l’ordinaire. Le dernier en date est le "debate club", qu’ils gèrent et animent seuls, sous la protection lointaine de leur prof de philo.

Tout a commencé par l’idée d’une étudiante de terminale qui, lors d’un stage d’été en Ecosse, s’est familiarisée avec la méthode très britannique du débat. Débordante d’enthousiasme, elle a voulu reproduire le schéma à l’échelle de son école et en a touché un mot à ses plus proches copains, qui se sont enflammés. En septembre, personne dans les cercles européens n’avait encore digéré le Brexit et la campagne des élections américaines battait son plein. Ces jeunes de nationalités et convictions multiples, qui allaient ou venaient d’acquérir le droit de vote, sentaient souffler un vent glacial sur leurs visages. Ils avaient grand besoin de se rassembler pour se rassurer, se situer, en parler. L’affichage d’opinions sur les réseaux sociaux a ses limites, ont-ils remarqué, comme l’acquiescement aveugle ou la rébellion insensée.

Le club des débats est donc né un midi, dans une salle de classe prêtée pour l’occasion. Une quinzaine de jeunes se sont réunis pour échanger leurs idées sur la montée des partis d’extrême droite en Europe. Au fur et à mesure, d’autres sont arrivés, pour prendre part au débat ou simplement pour écouter. Ils étaient trente à la fin, quand la cloche a sonné. Plus riches, sans doute, libérés d’un poids, ou au contraire, chargés. L’histoire serait déjà belle si elle s’arrêtait là, mais elle a heureusement déjà eu une suite. Quelques semaines plus tard, en effet, le thème qui s’est imposé à leur esprit était celui des migrations de populations vers l’Europe suite au conflit syrien. "Nous voulions débattre des conséquences qu’elles auraient sur nous", expliquent-ils. Car c’est exactement cela : parler et échanger des idées, c’est s’impliquer. Et comme la page du "debate club" compte déjà 1000 suiveurs, la jauge d’implication monte…

Certes, l’avantage premier de ce genre d’initiative se situe au niveau de la conscience citoyenne ou politique. Cependant, l’effet purement pédagogique n’est pas négligeable non plus. Débattre ne consiste pas seulement à exprimer une opinion mais bien à la défendre, voire à tenter de la faire adopter, ce qui requiert l’utilisation de techniques oratoires séculaires mais prouvées. Lesquelles ont été enseignées, bien entendu, mais de manière théorique. En débattant, les élèves ne les appliquent pas à proprement parler, ils les recréent, se les approprient naturellement. Et le professeur de philo, de loin, cache mal son sourire…