Opinions

Une chronique d'Antoinette de Hennin, professeure de mathématiques à Bruxelles.


Le conseil des délégués apporte une spirale positive dans l’école. Les élèves se sentent enfin écoutés et impliqués.


Comment, en tant qu’enseignant, transmettre plus que la matière qu’on enseigne à nos élèves ? Je suis prof de maths, et vois mes élèves 4 à 5 heures par semaine. Au-delà des fractions et du calcul littéral, nous parlons des sujets qui les intéressent : sport, actualité, leurs rêves et ambitions… Au travers de ces conversations et divagations, je me rends compte de leurs frustrations aussi : mes élèves ne se sentent pas écoutés, pas encore maîtres de leur vie.

Avec quatre collègues, nous avons accepté d’encadrer les élèves pour le "projet citoyen", qui accompagne tout au long de l’année les délégués de classe, et qui a pour but de donner aux élèves une voix dans l’école, en dehors de la classe.

Première étape : trouver dans chaque classe du premier degré les candidats délégués. Quand je leur en parle, les élèves me regardent d’un air peu intéressé. J’entends des remarques telles que "du travail en plus", "perdre ses récrés", "ça n’amène jamais à rien". Puis je vois une main se lever : Yassine, un élève qui perd de sa motivation et ne participe presque plus car il est en difficulté. Yassine dit, tout simplement "moi j’veux bien m’dame". Le sourire qui illumine mon visage grandit en voyant, suite à ces paroles, une dizaine de mains se lever, pour poser des questions sur le rôle, ou se porter volontaires à leur tour. Les candidats développent ensuite leur programme : ils créent des posters et préparent chacun un discours qu’ils présentent à leur classe.

Les élections sont ensuite tenues dans chaque classe. Les élèves passent un à un dans un isoloir et remplissent le bulletin de vote. On passe ensuite au dépouillement. Le processus peut sembler long mais il montre aux élèves comment se passe un vote, et ils découvrent une de leurs responsabilités de citoyens. Yassine, élu par sa classe, retrouve le sourire, participe à nouveau en classe. La confiance que sa classe lui témoigne lui redonne confiance en lui.

Les premiers conseils de délégués ont lieu. Je remarque à quel point ils prennent leur rôle à cœur. Ils débordent d’enthousiasme et d’idées. Dans un système scolaire plutôt rigide, laisser libre cours à leur imagination est chose rare. Les projets coulent à flots : un tournoi de foot - "ou autre sport pour les filles" rajoute Thomas, participer aux fêtes de 20 ans de l’école, une journée à Walibi… Après avoir fait une liste de tous les projets, il faut en choisir un, et le concrétiser.

Le projet discuté en priorité est celui d’autoriser les GSM (strictement interdits dans l’école à l’heure actuelle) dans la cour de récréation. Après débats sur les pour ("on peut envoyer des messages à nos parents si on a oublié quelque chose") et les contre ("c’est plus chouette de se parler, ce serait trop nul avec les GSM"), tous semblent plus ou moins d’accord sur l’idée. Il faut maintenant la concrétiser, et la présenter à la directrice, dont l’accord est requis. Killian, discret jusqu’à présent, propose, timidement, une semaine d’essai. Idée innovante, que les autres délégués adoptent immédiatement. Deux délégués sont choisis pour présenter le projet à la directrice, qui les remercie et demande quelques semaines de réflexion. En attendant, on avance sur d’autres projets, car le conseil n’est jamais à cours d’idées.

Le conseil des délégués apporte une spirale positive dans l’école. Au travers de leurs délégués, les élèves se sentent écoutés et impliqués dans l’école, qui devient LEUR école. Les délégués, eux, sont responsabilisés et valorisés. Quant à moi, je ne suis plus seulement prof de maths, mais une accompagnatrice dans le développement de mes élèves. Ceux-ci s’épanouissent, au travers de projets qu’ils créent.


→ Tous les noms ont été changés afin de protéger l’identité des élèves.
→ Antoinette de Hennin participe au programme Teach for Belgium.