Opinions L’affectif et l’individualité prônée par la société compliquent la gestion de la classe.  Les lundis de l’enseignement par Cécile Verbeeren, professeure de français dans une école secondaire d'Anderlecht. 

La semaine passée, quelque pérégrination autour d’une séquence d’introduction à l’argumentation me conduit à assister, en présence de deux classes d’une vingtaine d’élèves, à une représentation de "Crever d’amour", une adaptation moderne du mythe d’Antigone. Ce mythe fondateur a fait vibrer des centaines d’auteurs, ici le jeune Axel Cornil interroge avec sauvagerie et générosité une grande valeur de notre société occidentale : la démocratie. De cela, s’impose l’éternel débat entre la liberté collective et la liberté individuelle.

Indirectement, à travers les interpellations et analyses vécues en classe, chacun se questionne : la classe est-elle est un lieu de démocratie ? Ce qui se vit à l’intérieur d’une classe ressemble à une microsociété où les intérêts, questionnements, envies des uns et des autres se bousculent, se confrontent, se bâtissent et se démolissent. Or, qui dit démocratie dit préservation du "bien commun", les règles communes, celles qui permettent d’évoluer et s’émanciper dans le respect de soi-même et de l’autre. Or, ces valeurs sont mises en danger par la montée d’une société toujours plus tournée vers l’individu.

Les élèves sont en demande d’une prise en compte permanente de leur individualité, ils exigent du professeur qu’il prête attention à leurs difficultés, leurs souffrances, les aspects privés de leur vie, leur état d’esprit, leur humeur du moment. Cela est problématique pour le professeur qui, dans des classes toujours plus gonflées, est confronté à un grand groupe d’élèves, une collectivité. Face à ces vingt personnes, toutes demandeuses d’attention, on se sent sollicité de manière excessive, malmené et bousculé.

Si l’on tient compte de l’individualité de chacun, les apprentissages sont ralentis ou accélérés, les élèves ayant plus de facilités s’ennuient et/ou tendent à ne plus respecter l’ambiance de travail et les élèves dont l’apprentissage est plus laborieux se sentent écrasés par leurs camarades.

Le jeu du professeur est de trouver la bonne vitesse de croisière. Dernièrement, quelques réactions d’élèves m’ont interpellée : "Madame, j’ai besoin d’être rassurée, moi, vous voulez bien me réexpliquer l’exercice ?"; "J’ai besoin d’attention, c’est pour ça que je pose tout le temps plein de questions"; "Je n’ose pas répondre parce que je ne me sens pas à l’aise avec les autres"; "Je préfère ne pas travailler en groupe"; "Je n’arrive pas à me concentrer, je peux recommencer le travail seul chez moi ?"

A cette individualité s’ajoute, pour certains, un besoin de créer un lien affectif. L’immaturité intellectuelle des élèves, les souffrances relationnelles vécues, les amènent à trouver comme porte de secours l’émotionnel : le professeur n’est plus jugé sur ses capacités pédagogiques. "Si ce professeur est gentil, je le respecterai, s’il me fait une remarque, c’est certainement parce qu’il ne m’aime pas et qu’il veut me couler, je me braque." Dans une telle ambiance, comment avancer et apprendre ensemble ?

La pédagogie, selon une certaine forme de maïeutique, veut que l’élève soit questionné pour à son tour se questionner et trouver lui-même la réponse à cette question. L’affectif et l’individualité prônée par la société les rendent dépendants et ne leur laissent pas la possibilité de réfléchir, de songer, et prendre leur autonomie pour s’émanciper. Très peu sont suffisamment en confiance avec le monde pour inventer, créer, ni même s’inventer et se créer.

Au milieu de ces représentations et réalités différentes, quelle est la place du professeur ? Peut-être le juste équilibre se trouve-t-il entre Créon et Antigone : faire respecter les règles du vivre ensemble tout en transmettant une certaine forme d’émancipation individuelle qui laisse s’exprimer l’individualité et les désirs de chacun. Mais la jeunesse est-elle enthousiaste pour relever ce défi personnel ?