Opinions
Une chronique de Marcel Lebrun, professeur à l'UCL.


Le numérique peut être poison ou remède. Serons-nous capables de profiter de cette liberté nouvelle ?


Les questions relatives aux impacts du numérique dans l’éducation et la formation font couler beaucoup d’encre et ceci de l’école primaire au supérieur et bien au-delà. Entre discours enthousiasmants, expériences pionnières et résistances farouches, entre potentiels des outils et nécessité de faire évoluer leurs contextes d’implantation, il est bien difficile de tracer un cheminement fertile pour que nous, humains, ne restions pas au bord des autoroutes de l’information qui nous submerge et de la communication qui nous épuise.

Il ne s’agit pas seulement d’ajouter une couche technologique aux habitudes de transmission des savoirs prises à l’époque où le livre était rare comme le montrent pourtant diverses et nombreuses approches d’externalisation des savoirs. Selon nous, tout en considérant cette numérisation des savoirs comme une condition nécessaire, elle est loin d’être suffisante pour l’acculturation aux compétences et comportements induits par le numérique… et nous devons aller vite.

Le rapport des humains aux savoirs est, selon nous, historiquement et socialement marqué par les "supports de mémoire", originellement les hypomnémata, à propos desquels Socrate manifestait déjà sa méfiance. A cette époque, celle de l’écriture, il y a plus de 200 générations humaines, ce sont le plus souvent des savoirs quasi divinisés qui étaient conservés : les dieux déterminaient les bonheurs et les malheurs des humains dans leur vie quotidienne. Les prêtres, les clercs, les profs se chargeaient de la nécessaire interprétation des écrits. Bien plus tard, par l’imprimerie, il y a plus de 20 générations, le livre allait mettre sur le piédestal la raison en permettant le développement et la diffusion des savoirs et, potentiellement du moins, l’accès direct à la connaissance : "l’homme peut comprendre", une affirmation loin d’être partagée entre ceux qui défendaient la nécessité d’un décodage oralisé ex cathedra et les autres qui y décelaient déjà les perspectives d’émancipation pour chacun. Cependant, un long chemin restait à faire avant que les humains puissent lire "en direct" les propos des auteurs.

Un autre jalon, une nouvelle renaissance sans doute, est à notre porte depuis une ou deux décennies, le temps s’accélérant. Le numérique démultiplie les formes d’écriture, facilite la diffusion de savoirs formels et informels, délocalise l’espace-temps de "l’école" et permet, toujours potentiellement, l’avènement des savoirs partagés d’une intelligence collective, horizontale et libératrice.

Cette rapide histoire nous montre que ces supports de mémoire jalonnent un axe potentiellement émancipatoire pour l’humain : nous inventons des outils pour nous libérer des tâches fastidieuses, pour augmenter notre action sur l’environnement, pour étendre notre compréhension de ce dernier, pour apprendre… Serons-nous capables de profiter de ces espaces de liberté ? Quelle école pour apprendre à apprendre par nous-mêmes ? Ce chemin peut en effet conduire tout aussi bien à l’aliénation ou à l’émancipation. Aliénation, par engluage dans une toile des savoirs dont nous ne pouvons percevoir les principes conducteurs et les traits de vérité, par distanciation réductrice d’une présence dorénavant virtualisée, par formatage aux seules approches déterministes quand une vision systémique et connectiviste s’impose, par assujettissement à la tyrannie des robots dont nous deviendrions les gardiens ou les animaux domestiques. Ou émancipation, par écolage à l’apprendre à apprendre toute la vie durant, en soi et avec les autres, dans une "école" décloisonnée, ouverte tout aussi bien aux mondes des idées qu’à l’empirisme des contextes et des pratiques, fertile en développement de compétences transversales, une école qui mettrait en avant des caractères proprement humains plus difficilement automatisables : créativité, collaboration, sens de "l’entreprise" et gestion de projets, esprit critique, anticipation et contrôle de l’erreur, proactivité devant l’incertain.

Il s’agit de mettre l’humain en avant, de restaurer tout à la fois la confiance et le sens des responsabilités, l’attention et l’autonomie, la persévérance et l’ouverture au changement pour construire ensemble l’ère numérique qui s’annonce. Socrate l’aurait dit : tout comme naguère l’écriture, le numérique est un pharmakon, à la fois un poison et un remède… que choisirons-nous ?