Opinions

Se souvenir

RICHARD POWERS

, écrivain américain: «Le souvenir, ce n'est pas une réminiscence du passé, c'est le moment où le présent trébuche sur une aspérité de l'histoire et libère un message laissé là longtemps auparavant, qui se déploie et prend son sens.»

XAVIER PATIER

, romancier: «Le plus sûr moyen d'être malheureux est de l'avoir été et de s'en souvenir.»

LOUIS ARAGON

, poète: «L'avenir à chaque instant presse

le présent d'être un souvenir.»

Commémorer, pour oublier

COMMÉMORER LE D-DAY, NE SERAIT-CE PAS SURTOUT UNE OCCASION DE PLUS DE PARLER DE L'AMÉRIQUE ET DE SE DÉTOURNER DES QUESTIONS EUROPÉENNES?

: «Ces temps-ci, nous célébrons, émus et enthousiastes, l'anniversaire du Débarquement. Du même mouvement, nous préparons, indifférents et ronchons, les élections européennes. Un esprit trop logique jugerait que les deux événements sont liés. (...) Eh bien, pas du tout. En filigrane des discours et ouvertement dans les gazettes, toute la question tourne autour de l'Amérique. Est-ce la même qui a débarqué en Normandie il y a 60 ans et en Irak l'année dernière? On ergote, on discute, chacun a son avis qui est finalement celui de tous: évidemment non. Le débat est d'autant plus nourri que la cause était entendue avant qu'il s'ouvre. Bien sûr, le peuple américain n'est pas en cause, qui oserait? C'est de ses dirigeants dont il s'agit. Celui d'aujourd'hui, quoi qu'il tente, a tort. On ne le lui envoie pas dire: il a dévoyé son pays, son attitude insulte les GI d'hier, il trompe les boys d'aujourd'hui. Pourtant, au minimum, il présente un avantage majeur: il parvient à réunir contre lui ceux qui ne s'entendraient pas autrement.

Car force est d'avouer que nous, prétendus individualistes et querelleurs, ne détestons pas miauler d'une même voix. Un jour, nous sommes tous des Américains. Un autre, nous voilà, aussi fermement, transformés en anti-Américains. Notre unanimisme et notre universalisme ne se cantonnent pas à la sphère politique. (...) La détestation que suscite Bush nous permet donc d'ignorer nos affaires européennes. Elle dissimule aussi le mystère de la commémoration du Débarquement: pourquoi le célèbre-t-on cette année de manière si éclatante alors que le cinquantième anniversaire s'était déroulé sans faste particulier? Sans doute le souvenir est-il contraint de faire avec une mathématique macabre. De fait, à raison de plus de mille vétérans américains qui disparaissent chaque mois, il aurait été peu prudent d'attendre le soixante-dixième.»

Michel SCHIFRES, «Du bienfait des commémorations», dans «Le Figaro» du 3 juin 2004.

Un catalogue de la bêtise

LA «FERME CÉLÉBRITÉS», SUR TF 1, EST UNE AIMABLE CONNERIE. (...) MAIS LE VRAI PROBLÈME

, c'est l'invasion de la télé-réalité, cette télévision de l'irréel devenue un genre dominant. Ainsi, parcourir ces derniers temps les programmes de M 6 a quelque chose d'accablant. (...) Ça n'est plus une grille de programmes, c'est un catalogue de la bêtise! Sachant que M 6 est la chaîne préférée des très jeunes, une telle école de la médiocrité devient préoccupante. On sait bien que la télévision recèle le meilleur et le pire. En l'occurrence, le pire servi à si haute dose à des esprits encore incertains risque de faire de sérieux dégâts. Mais que font les patrons de M 6? Ils dorment? Probablement, oui, devant leur petit écran. Branchés sur M 6...

Richard Cannavo, «Femmes hors du monde», dans «le Nouvel Observateur».

© La Libre Belgique 2004