Opinions

Ces bouts de mémoire...

«... PAUVRE GOSSE DANS LE MIROIR.

Tu ne me ressembles plus, pourtant tu me ressembles. C'est moi qui parle. Tu n'as plus ta voix d'enfant. Tu n'es plus qu'un souvenir d'homme, plus tard. Si c'était ton journal, il y aurait le prix de la toupie, le sujet de composition française, les visites dans le salon Louis XVI et la petite boîte de dominos nains que tu y as chipée hier soir dans la vitrine de Vernis-Martin. Je me répète. Cinquante-cinq ans plus tard. Ça déforme les mots. Et quand je crois me regarder, je m'imagine. C'est plus fort que moi, je m'ordonne. Je rapproche des faits qui furent, mais séparés. Je crois me souvenir, je m'invente. Je n'invente pas cette histoire de Grand-Mère, mais quand était-ce ? Ces bouts de mémoire, ça ne fait pas une photographie, mal cousus ensemble, mais un carnaval.

D'ailleurs, je ne m'appelais pas Pierre, c'était l'Abbé Pangaud (et non Prangaud) qui m'appelait Pierre, et pas Jacques. Tout cela c'est comme battre les cartes. Au bout du compte, le tricheur a gardé en dessous l'as de coeur, et celui qu'on appelle un romancier, constamment, fait sauter la coupe. Quel progrès y a-t-il à appeler Ecole Notre-Dame l'Ecole Saint-Louis ? Ah, c'est plus fort que moi, je joue avec M. l'Abbé à changer les patronymes ! Mais Guy s'appelait Guy, avant d'aller, à ce qu'on dit, dans un élevage d'Argentine, il faut croire que tu lui gardes trop de sentimentalité dans tes souvenirs pour lui changer son nom, à ce petit camelot du Roi. Ce Guy-là, aussi tu le cueilles dans un drôle d'arbre. Qui sait comment lui se voit maintenant, sa pèlerine... Et de toute façon, toi, je veux dire moi, tu je ne pensais pas Maman, à 11 ans. Cela, c'est un mensonge concerté, de faire croire que tu jouais ainsi double jeu entre toi et les autres. Cela viendra plus tard. Pour l'instant tu superposes. Je... enfin, c'est posé, nous posons...»

Louis Aragon, «Le mentir-vrai», Ed. Gallimard.

© La Libre Belgique 2004