Opinions

L'Afrique qui marche

CERTES, L'AFRIQUE EST UNE TERRE DE GUERRES,

de pauvreté et de corruption. La situation dans des régions comme le Darfour, au Soudan, exige que les médias s'intéressent davantage au continent noir et que la communauté internationale réagisse. Mais l'Afrique est aussi une terre de Bourses, de gratte-ciel, de cybercafés et de classes moyennes de plus en plus nombreuses. C'est la partie de l'Afrique qui marche. Et cette Afrique-là, pour avoir la moindre chance de participer pleinement à l'économie mondiale, a elle aussi besoin de l'intérêt des médias.

Les images du continent noir dans les médias se paient au prix fort. Dans les cas extrêmes, ce prix peut même se payer en vies humaines. Des récits de malheurs et de tragédies visent à toucher notre coeur pour nous faire mettre la main à la poche ou nous pousser à réclamer au Congrès une augmentation de l'aide. Mais aucun pays ou région ne s'est jamais développé grâce à la seule aide internationale. L'investissement, qui entraîne des créations d'emplois et l'amélioration de la situation sanitaire, reste la seule voie menant à un développement durable. C'est celle qu'ont empruntée jadis les «tigres asiatiques» et aujourd'hui la Chine ou l'Inde.

Ne pas parler de cette Afrique-là, c'est faire la caricature unidimensionnelle d'un continent particulièrement complexe. J'ai récemment réalisé un documentaire sur l'esprit d'entreprise et sur le secteur privé en Afrique. Au fil des mois, je me suis rendu compte de la façon dont les journalistes, même ceux qui aiment sincèrement ce continent, le décrivent d'une manière qui tourne terriblement à son désavantage. (...) Le premier caméraman auquel j'ai fait appel m'a ri au nez. «Entreprise et Afrique, ce ne sont pas deux termes contradictoires ?» a-t-il demandé. Le second fantasmait sur des images touchantes de coopératives de femmes et d'étals de marché regorgeant de produits artisanaux rustiques. Plusieurs amis ont simplement supposé que je réalisais un documentaire sur le sida. Après tout, que filmer d'autre en Afrique ? Pourtant, les affaires marchent rondement un peu partout. Et cela, peu de gens le savent. Avec un bon gouvernement et une bonne politique budgétaire, des pays comme le Botswana, le Ghana, l'Ouganda, le Sénégal et bien d'autres sont en plein boom, et leurs économies croissent à un rythme soutenu. Et les entreprises privées ne sont pas l'apanage des pays sans histoires. (...)

Combien de fois un pays africain - à l'exception, peut-être, de l'Afrique du Sud, de l'Egypte ou du Maroc - a-t-il les honneurs des pages Voyages ? Même remarque pour la météo dans le monde : la liste des métropoles ne contient guère de capitales africaines. Au final, on nous présente une Afrique qui ne nous touche guère. Elle nous semble étrangère, trop différente, incompréhensible. Et, comme nous ne la comprenons pas, nous n'en tenons pas compte. Ce qui arrive en Afrique n'a pas besoin d'un traitement spécial. La Bourse du Ghana a enregistré la plus forte croissance dans le monde en 2003. Ce n'est pas là le sujet d'un article «positif», c'est de l'information. Beaucoup de gens auraient sûrement trouvé intéressant de savoir qu'ils auraient pu obtenir un rendement de 144pc en y plaçant leurs capitaux...»

Carole PINEAU, «Une vitalité économique ignorée par l'Occident» («Washington Post»), cité dans le «Courrier International» n°762 (09/06/05) Webwww. courrierinternational. com

A Mogadiscio, les tarifs de téléphonie mobile sont les moins élevés du continent, essentiellement parce que l'Etat n'intervient pas. Dans le nord du pays, on trouve sur les marchés des téléphones satellitaires dernier cri. L'électricité marche. Lorsque l'Etat s'est effondré, en 1991, la compagnie aérienne nationale a mis la clé sous la porte. Maintenant, cinq transporteurs privés se livrent une guerre des prix sans merci. Cela, c'est la Somalie qu'on ne voit pas à la télévision. Certes, la vie serait bien meilleure pour les Somaliens s'ils avaient un bon gouvernement - ou même n'importe quel gouvernement. Mais il est vrai aussi que ce peuple courageux et plein de ressources a réussi à créer une société qui fonctionne.

© La Libre Belgique 2005