Opinions

(Ad)mis à la retraite, et autres tribulations

«ME VOILÀ MIS (COMME ILS DISENT) OU ADMIS (COMME JE LE PENSAIS) À LA RETRAITE.

Je deviens «honoraire», pas nécessairement «honorable». Mais là n'est pas mon propos. Ce que je veux raconter, c'est la masse de documents qui me sont tombés dessus, en provenance de toutes les administrations possibles et imaginables: l'Office des pensions, le ministère des Finances (qui verse ma pension), la mutuelle, la Sécurité sociale des indépendants, la nouvelle Banque de données Carrefour, l'administration de la TVA et, en tout bien tout honneur, l'administration des impôts des sociétés.

Tout cela après passage chez un notaire pour création d'une société, et publication de ses statuts au «Moniteur». Pas gratuit ça, bien sûr, mais quelles braves gens quand même.

Commençons par la pension. Alors que ma carrière a été on ne peut plus simple, il y a des formulaires à remplir. Je dois obtenir de la banque à laquelle seront versées les mensualités, un document officiel, comme si j'allais les faire verser à un compte qui n'est pas le mien.

J'ai aussi enseigné en France, ce qui me donne droit à un document de l'Office des pensions belge. On ne sait pas très bien pourquoi cette intervention, puisque cette partie de la pension m'est attribuée par la France, mais soit. Formulaire par lequel je dois déclarer mes prestations pour que l'Office belge puisse les communiquer à la France, qui les connaît évidemment puisque les universités françaises dans lesquelles j'ai enseigné ont cotisé en France (moi aussi d'ailleurs!). Noms et prénoms de mes enfants (légitimes) et admonestation: «Les renseignements concernant l'identité des enfants doivent être certifiés exacts par le Bourgmestre de la commune de votre résidence.» Queue devant un guichet, pour m'entendre dire que M. Charles Picqué ne veut pas, ou ne peut pas apposer sa signature sur le document. Téléphone à l'Office des pensions. «Mais, cher Monsieur, ce n'était pas nécessaire. Vous auriez dû nous téléphoner plus tôt, nous vous l'aurions dit.» «Pourquoi me le demandez-vous dans le formulaire alors?» Fin de la conversation, avec une dame très aimable.

La mutuelle. Monsieur, étant donné votre âge avancé (ici, je brode un peu), vous avez droit à des remboursements supplémentaires relatifs à vos dépenses de soins de santé. Mais le taux dépend de vos revenus. «Une enquête portant sur ces revenus nets (en 2000) a été réalisée auprès de l'Administration fiscale. La réponse ainsi obtenue étant incomplète, elle ne permet pas à votre mutualité de déterminer vos droits. Nous vous invitons par conséquent à répondre au présent complément d'enquête.»

Lettre recommandée de l'administration des impôts directs. Les lettres recommandées, surtout quand elles ont la couleur brune utilisée par mon administration préférée, me fichent toujours la trouille. Formulaire à compléter, ce n'est pas trop grave. Etant donné que les statuts publiés au «Moniteur» ne donnent pas les renseignements complets sur votre société, veuillez compléter ce document pour que nous puissions vous enrôler. Pourtant c'était pas gratuit la publication au «Moniteur». Pourquoi l'information n'y figure-t-elle pas? Et puis: «Au plus tard dans un mois.» (en majuscules). Pas très gentil ça. Voilà cinq ans qu'ils me doivent une petite explication (à petit revenu, petite explication, forcément), mais eux me donnent un mois, sinon, leur ciel me tombera sur la tête.

Heureusement que la nouvelle Banque de données Carrefour va enfin centraliser l'information. Elle (pas la Banque, l'information) en a bien besoin. La Banque aussi d'ailleurs. Je n'ai pas encore reçu de l'administration communale le formulaire relatif à la taxe sur la force motrice. Je m'entends déjà leur dire: Je n'en ai pas, Monsieur le Receveur. Vous n'avez donc pas d'ordinateur? Si, un portable. Et bien, on va le taxer, c'est ça la force motrice de nos jours...

Je savais bien sûr que l'informatique et la société d'information c'était la «nouvelle» économie, mais pas que c'était aussi la «nouvelle» force motrice. Même vieux, on continue de s'instruire. Et puis le triomphe final du 7 mars 2005, alors que je suis à la retraite depuis mars 2004. Une lettre de l'Office national des pensions, «recommandée et à conserver soigneusement» dont je vous livre une partie du texte:

«Il vous est octroyé une pension de retraite belge d'un montant brut annuel de 0,00 € soit 0 BEF (les montants sont indiqués en grasses) à partir du 1/10/2004, étant donné que vous atteignez l'âge normal de la pension...

Le montant brut peut être diminué des retenues sociales et fiscales dont les montants doivent encore être calculés. L'Office national des Pensions vous enverra un décompte mentionnant le montant net... Le non-respect de ces obligations peut conduire à la récupération des sommes perçues indûment.»

Enfin, au moins, on prend la peine de m'annoncer que le montant de 0,00 € que je vais recevoir est brut, et pas net.»

Victor GINSBURGH, professeur honoraire de l'ULB

© La Libre Belgique 2005