Opinions

Le grand mystère culturel

«SI VOUS DEMANDEZ À VINGT SCIENTIFIQUES

pourquoi ils ont choisi la science, ils donneront à peu près la même réponse, ils cherchent pour la plupart à savoir comment fonctionne le monde. Si vous demandez à vingt artistes pourquoi ils font de l'art, vous obtiendrez de multiples réponses, souvent confuses. Si vous demandez: «Pourquoi croyez-vous que les gens aiment l'art ?», ce sera encore plus confus. Ce sujet sur lequel nous passons tant de temps à réfléchir et travailler reste un grand mystère. Nous devrions être capables de rationaliser cela. »

Brian Eno, dans «Le Monde» du 15/08/05.

Les illusions de la «bébé attitude»

«LA RITOURNELLE DU RETOUR AU FOYER DES FEMMES

est alimentée par une organisation sociale du travail qui produit de l'inégalité entre les sexes. Insidieuse et joyeuse, une nouvelle Marseillaise séduirait les femmes d'aujourd'hui. Leur jour de gloire est arrivé; elles piétinent l'étendard sectaire de la tyrannie féministe en sortant enfin du carcan de leurs carrières. Cadres ou smicardes, elles laissent tomber le boulot pour retourner au foyer. Adieu, horaires de fou, salaires inégaux, collègues harceleurs! Elles recouvrent une pleine féminité, que leurs mères abusives ont prétendu leur confisquer. Au nom du bonheur et de la liberté, elles cuisinent, repassent, tricotent, allaitent, langent et ne laissent plus aucune intermittente de l'affection leur voler leurs enfants.

Que des femmes, intériorisant cette doxa maternaliste délicieusement illustrée par les magazines people, se laissent griser par cette vieille ritournelle, à quoi bon le nier? Psychiatre, Muriel Flis-Trèves débusque subtilement les non-dits, voire les dénégations, d'une «Bébé Attitude» (Plon) qui fait de la maternité la vérité de la féminité. Elle s'interroge à juste titre sur les futurs dégâts de ce médiatique «diktat de maternité».(...) Mais comment ne pas dénoncer aussi dans cette «bébé attitude» l'veu d'n échec? Non pas un échec individuel, mais un échec social. Aucun demandeur d'mploi ne confondant chômage et vacances, pourquoi chanter qu'ne femme se consacre à son épanouissement naturel dès qu'lle ne demande plus d'mploi?Comme le démontre Margaret Maruani, dans un livre indispensable, "Femmes, genre et sociétés". L''tat des savoirs (La Découverte), .... Aucune enquête sérieuse ne fonde la douce chanson de la «bébé attitude». Au contraire. Car jamais, en France, les femmes n'nt aussi massivement investi le marché du travail. Pourtant, les discriminations entre les sexes subsistent ou parfois se renforcent, en termes non seulement d'négalités de salaires, mais également de précarité et de chômage. Cette minoration du statut des femmes peut donc conduire celles-ci à «développer un rapport négatif au travail professionnel alors même que leur rapport à l'mploi reste positif». D'ù les limites de l'effet libérateur du salariat». Certes, nul ne nie qu'l faille rester attentif aux méfaits de l'déologie familialiste. Mais il nous faut aussi dénoncer une organisation sociale du travail qui, à l'ide de politiques publiques «scélérates», - par exemple, l''llocation parentale (!) d''ducation, qui fait des ravages -produit en elle-même les inégalités entre les sexes. Quitte à en renforcer le déploiement dans la famille.»

Evelyne Pisier, professeur de droit public et de sciences politiques à Paris I Panthéon-Sorbonne, dans «L'Express» du 14 juillet.

© La Libre Belgique 2005