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Tsunami caritatif?

«APRÈS LE RAZ DE MARÉE CATASTROPHIQUE, le raz de marée caritatif, un tsunami de solidarité. La correction politique, un nouvel optimisme lucide et bienveillant, exigent la réjouissance et l'adhésion. Pourtant, cet élan de solidarité demeure conditionné par trois faits majeurs. Les bénéfices associés au caractère naturel et archaïque de la catastrophe. Sa disponibilité télévisuelle et médiatique. Son opportunité calendaire et sa fonction purgative, son effet «machine à laver» du péché d'indifférence. (...) Devant ce genre de désastre, comment ne pas jouir d'une sorte de douce humilité devant les forces intimidantes de la nature. Une régression qui soulage de l'angoissante arrogance des sciences et des techniques. Considérée comme naturelle, cette catastrophe dispense de toute analyse politique et économique des conditions humaines de son efficacité mortelle (....)

Le fait de l'impuissance relative de ceux qui veulent aider les victimes rend plus sensible encore le caractère affectif de cette communauté du monde. On oublie d'autant plus aisément que celle-ci est entièrement factice, étayée par les machines iconiques qui forgent l'illusion d'y être en apportant à la maison, dans nos aquariums cathodiques, le désastre converti en une multitude de spectacles télévisuels de désolations. Or, le raz de marée et ses effets catastrophiques n'existeraient pas pour nous sans leur mise à disposition télévisuelle, sans leur conversion en un ensemble d'images à consommer immédiatement et en masse. Entre le tsunami physique et les innombrables vagues de solidarité, il y a eu un autre raz de marée, celui des images.

Ce déferlement iconique est indéniable et joue un rôle décisif dans le déclenchement des actes caritatifs (...) N'est-ce pas l'entraînement maintenant décennal à obéir affectivement aux images télévisuelles - aussi horribles soient-elles - qui est le moteur de la mobilisation? N'est-ce pas seulement le fait de ceux qui sont connectés?

Dans la rapidité de la réaction, dans l'intensité de l'offre caritative, jamais égalée s'extasie-t-on, c'est précisément l'efficacité des médiations iconiques qu'il faut reconnaître, leur capacité à toucher immédiatement et au coeur les téléspectateurs, leur capacité à faire croire à leur absence, à leur neutralité, à leur innocuité, et à orienter, par la seule massivité des flots d'images, la pensée et l'action. Comme l'effet obtenu - l'élan caritatif - est louable, la cécité sur la manipulation qui la sous-tend est presque une obligation morale. Cette conspiration du silence est d'autant plus nécessaire que le déferlement iconique convertit - pour la bonne cause - cet événement massif (composé d'une infinité de micro-événements horribles) en une myriade d'objets obscènes. (...) Sous cette belle solidarité que l'on dépeint comme la fresque inaugurale d'un nouveau monde, grouillent obscurément une sordide économie d'images, une douteuse économie psychique de consommation iconique et une économie réelle d'actes de solidarité, le tout patronné par une impitoyable domination cathodique.»

«Tsunami caritatif?», Jean-Jacques Delfour, dans «Libération», 6/01/05 (Webwww.liberation.fr)

© La Libre Belgique 2005