Opinions

Le 14 février, la Saint-Valentin est considérée comme la fête des amoureux. Les fleuristes et chocolatiers explosent leur chiffre d’affaires. Et les couples ? Les cartes et les poèmes sont à ranger auprès de reliques du saint. Les couples ont-ils encore un avenir ?

NON

Pas faits pour vivre ensemble, les hommes et les femmes ? Bien sûr que si. A condition d’écouter les désirs et de tenter de comprendre comment fonctionne l’autre. Car si nous sommes égaux, nous ne sommes pas semblables.

Paul Dewandre est auteur de "Hommes-femmes, mode d’emploi" et créateur du spectacle "Les Hommes viennent de Mars, les femmes de Venus".

Dans le livre, "Hommes-emmes, mode d’emploi" qui vient de sortir (en prolongement de votre spectacle "Les Hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus"), vous consacrez des pages au conte de fées, en affirmant que ce n’est pas si cliché que ça. Vous pouvez développer ?

Je pense que si les contes de fées nous parlent depuis notre enfance, c’est probablement parce que ça correspond à ce sens inné du masculin et du féminin. Mais ce n’est pas mal en soi : ce sont les deux pôles d’un aimant. Au début d’une relation, c’est toujours comme ça que ça se passe : c’est l’histoire du Prince charmant et de la Princesse. L’idée, c’est de rester dans ce cercle vertueux. Malheureusement, dans beaucoup de couples, au bout de quelque temps, le cercle vicieux s’enclenche, de manière toute bête : c’est parce qu’on fait l’erreur de donner ce qu’on aimerait recevoir…

Cette phrase est la clef de tout ?

C’est tout bête, mais oui, c’est la clef de tout. Quand on a compris ça, ça peut changer beaucoup de choses, et très vite, dans un couple.

Vous décrivez longuement le phénomène de "la vague", chez les femmes. Soit l’idée que la femme, en contact régulier avec ses émotions, est animée par des humeurs montantes et descendantes. C’est une théorie que vous avez développée ?

C’est John Gray (l’auteur du livre "Les Hommes viennent de Mars…" dont Paul Dewandre s’est inspiré pour son spectacle, NdlR) qui l’a écrite la première fois. L’idée, c’est effectivement que dans la phase montante du cycle, tout va bien. La femme est naturellement attentive aux autres, elle donne sans arrière-pensée. Chemin faisant, les frustrations s’accumulent et, à un moment donné, elle atteint le seuil limite. La vague est alors à son sommet et est prête à déferler. Le changement d’humeur est aussi radical que soudain et, dans l’esprit de son conjoint, n’est justifié par aucune raison apparente.

En se retirant, cette vague laisse du "sable". Son accumulation, sa sédimentation, peuvent créer des différents irréconciliables ?

Oui, c’est ce que j’explique dans le livre. J’en ai parlé devant des millions de personnes, au fil de mes spectacles, et 90 % des femmes sont d’accord avec ça… J’ai beaucoup lu sur le sujet, mais jamais rien de tel, me semble-t-il.

Les femmes dont vous parlez sont celles de nos sociétés occidentales. Dans d’autres types de société, on en est encore très loin ?

La base de ce livre, c’est qu’on est égaux et différents. Et qu’égal ne veut pas dire semblable. Dans toutes les sociétés, on n’est pas encore égaux. Ce n’est pas pour ça que le besoin féminin n’est pas présent, c’est même assez universel. Mais ces femmes n’ont pas le droit de le vivre. C’est idiot, les hommes se tirent une balle dans le pied : je ne vois pas l’intérêt d’être avec quelqu’un qui nous domine, ou avec lequel on reste parce qu’on n’ose pas partir. La vraie beauté dans un couple, c’est quand on est tous les deux libres d’en faire partie. J’ai joué au Maroc, en Tunisie… J’ai senti des évolutions, notamment auprès des jeunes femmes.

Dans ce livre, le chapitre sur le sexe arrive en dernier. Pourquoi ?

Parce que je pense que l’on ne peut pas dissocier la relation sexuelle du reste du livre, dans le cadre d’un couple tel que je le décris. Mais il me semble que c’est important d’avoir déjà intégré et compris tout ce qui vient avant pour parler de relations sexuelles. C’est aussi un petit clin d’œil, un côté "feu d’artifice" dans la relation. Mais ce n’est pas le dernier chapitre parce que c’est le moins important, loin de là !

Paul Dewandre, "Hommes-femmes, mode d’emploi" (Michel Lafon)/, 249 pp., env. 18 €


OUI

Le couple, institution obsolète, violente et inégalitaire en particulier pour les femmes, est amené à disparaître. Remplaçons le couple et créons de nouveaux liens entre nous en nous inspirant de la philanthropie sexuelle de Charles Fourier.

Marcela Iacub est auteur de "La Fin du couple" (Ed. Stock) et directrice de recherches au CNRS.

Comment voyez-vous notre société aujourd’hui ?

Elle se caractérise par la solitude de ses membres : des millions de personnes se trouvent dans un état d’isolement. Le modèle de Robinson Crusoé est devenu implicitement celui des politiques publiques, c’est-à-dire que l’individu dépourvu de tout lien est considéré comme une entité socialement viable, comme si l’on avait seulement besoin d’affection enfant et que cet amour infantile devait suffire pour la vie entière. 

Par ailleurs, alors que l’attirance sexuelle durerait seulement trente mois selon les biologistes, le sex-appeal est devenu un critère beaucoup plus important que dans le passé dans le choix du conjoint. De même, il y a de plus en plus d’individus qui se mettent en couple avec d’autres qui ont des origines sociales différentes. Il en va de même avec l’écart d’âge des conjoints qui s’est creusé. 

Les individus qui se mettent en couple aujourd’hui sont moins bien appariés qu’auparavant, ce qui crée des situations de domination inédites qui augmentent le malheur conjugal. Tous les indicateurs - nombre de divorces, baisse de la conjugalité, traitement des violences conjugales - démontrent que le couple est une institution en crise, une entité amenée à disparaître.

Qu’en est-il du rapport femme-homme ?

Si la femme n’est plus sous la tutelle de son mari, sa domination vient du fait qu’elle a à sa charge la maternité, les enfants. On a remplacé la domination des femmes imposée par le statut d’épouse par celle du statut de la mère. Ce rôle de mère fait que les femmes s’investissent moins dans le travail et dépendent financièrement des hommes. 

La charge de l’éducation de l’enfant provoque alors des inégalités dans le couple et favorise les situations de violence et de domination. Si elles veulent quitter leur conjoint ou leur concubin, elles se rendent compte qu’elles n’en ont pas les moyens. Pourtant, aujourd’hui, les femmes sont davantage diplômées que les hommes. Hier, la famille était centrée sur le mariage et donc sur le couple, aujourd’hui, elle se fonde sur les liens qui unissent la mère aux enfants. Cette transformation a affaibli le couple. 

Celui-ci ne survit que par le rôle fondamental qu’il joue dans le maternage. Si nous n’avions pas besoin d’un homme pour qu’il nous aide à éduquer un enfant, pourquoi vivrait-on en couple ? On voit qu’après un certain âge, les gens s’installent moins en couple car le projet de maternage est absent. (...)

Que faire alors ?

Sortir du couple et inventer des nouvelles formes de relations et d’associations entre les individus. Il faudrait révolutionner l’expérience de la sexualité pour y arriver. J’aime beaucoup comment Charles Fourier a pensé cela. Son souci principal a été de faire de la sexualité le socle de la vie sociale, le plus puissant multiplicateur de liens humains. Il propose un compromis entre les désirs de l’individu et les nécessités de la collectivité à travers une sorte de philanthropie sexuelle. On devrait entretenir des relations non seulement pour notre plaisir mais aussi par charité envers les nécessiteux sexuels. Et la collectivité ferait tout pour que nous multipliions et raffinions les liens érotiques que nous entretenons. 

On serait liés les uns aux autres par le plaisir, par le don et par la circulation de la chose la plus puissante qui soit. Nous vivons dans une société très égoïste sexuellement, le sexe sert à nous isoler les uns des autres alors qu’il pourrait nous rassembler. Je ne sais pas si l’on peut changer cela par décret. Ce qui est sûr, c’est que personne dans cette société ne prône une alternative à la solitude et au couple moribond. 

On explique aux gens que chacun avec son partenaire dans sa petite maison avec sa petite machine à laver, c’est le nec plus ultra du bonheur, l’horizon indépassable de l’humanité. Il faut lancer un débat car d’autres possibilités existent. (…)

Entretien : Anastasia Vécrin ©Libération