Et le consensualisme et le pragmatisme furent

OLGIERD KUTY Publié le - Mis à jour le

Opinions

OLGIERD KUTY, Professeur ULg de sociologie

Certains traits majeurs de la culture politique belge ont été fixés dans les années 1828-1832, années d'une créativité institutionnelle exceptionnelle qui a impressionné l'Europe. Les Belges vont réussir leur entrée dans la modernité politique à un moment où le catholicisme européen était hostile au libéralisme.

Comment concilier la Révélation et la Raison, valeurs alors radicalement antagonistes ? La réponse des catholiques, ce sera l'invention d'un catholicisme libéral. Ce dernier s'appuie sur deux axes. Tout d'abord, un libéralisme communautaire " qui prône une version très spécifique de la liberté. En réaction à une définition de la liberté fondée en Raison, issue des Lumières et de la Révolution française, la liberté trouve ici sa source historique dans les privilèges traditionnels des communautés locales, dans l'autonomie des structures intermédiaires. L'indépendance institutionnelle de l'Eglise y trouve son fondement ainsi que celle de ses champs traditionnels d'influence, l'enseignement et l'assistance. Ce libéralisme communautaire est paradoxal: défendant une idée traditionnelle de la liberté, il est passéiste et s'inscrit en partie dans le camp de la réaction contre-révolutionnaire; mais cette défense ambiguë des libertés permet l'alliance avec les laïcs. Cette thématique catholique rencontrera dès 1826 un deuxième libéralisme, celui de Lamennais. Le prêtre malouin propose une réinterprétation de la modernité qui baptise les libertés modernes: celles-ci sont chrétiennes et voulues par Dieu. De plus, en 1829, Lamennais reconnaît une valeur symbolique européenne à l'expérience belge: «Ce peuple donne à l'Europe un des plus beaux exemples que présente l'histoire à aucune époque». Cette montée en universalité consacre la Belgique comme laboratoire européen: une rencontre entre le christianisme et la modernité politique est possible et les Belges sont les pionniers européens d'un nouvel arrangement institutionnel.

La seconde innovation est le consensualisme destiné à gérer les antagonismes potentiels des cultures catholique et laïque. Ce modèle s'écartera résolument du modèle «majoritaire» anglais où une majorité s'impose à une minorité. Le consensualisme proclamera que le parti dominant ne peut éliminer ou rejeter les composantes minoritaires de la nation et qu'il est essentiel de faire preuve de modération interne dans ses prétentions.

Les Belges avaient fait un apprentissage culturel différent de celui de la France: ayant gardé le souvenir de la division fatale de 1788-89 qui a vu, lors de la Révolution brabançonne, des catholiques se livrer à des exactions sur des membres de la couche plus libérale, et en conséquence rater l'indépendance, les Belges se donnent une nouvelle norme politique: pour éviter les déchirements internes, chaque famille doit modérer ses propres prétentions, éviter tout extrême, faire des concessions capitales. C'est ainsi que les libéraux admettront que la liberté de l'enseignement participe de la liberté des cultes, originalité belge que la France n'acceptera jamais. Et les catholiques favorisés par un rapport de force électoral jouant clairement en faveur de l'Eglise, transigeront sur un système censitaire qui permettra un contrôle des campagnes par le sénat catholique et donnera le contrôle des villes aux libéraux.

Il y a enfin le pragmatisme, l'innovation culturelle destinée à gérer le défi le plus dangereux: la condamnation du Vatican de 1832 du libéralisme de Lamennais, et donc de l'expérience belge. Le trouble est grand dans les esprits. Comment concilier la doctrine romaine rejetant le principe du libéralisme avec le nouvel essor de l'Eglise belge? Car essor il y a avec un accroissement depuis 1830 du nombre de religieux, d'écoles et de collèges ainsi que des moyens financiers.

Les Belges élaborent un nouvel argumentaire constatant que les libertés modernes peuvent être profitables à l'Eglise. Première idée: l'épiscopat soutient que l'essentiel ne réside pas dans la lettre des textes, mais dans l'utilisation qui en est faite: l'important, c'est d'avoir des hommes catholiques dans les structures de manière à donner les orientations catholiques qui conviennent. Deuxième idée: le Cardinal Sterckx observe que tous les corps constitués se sont rendus au Te Deum; il se félicite que l'Etat finance les traitements et les bâtiments du culte et prenne des mesures administratives favorables à la situation financière des institutions religieuses. Il sait aussi (et ce sera vrai jusqu'à la condamnation de la Franc-Maçonnerie de 1837) que les libéraux, dans leur grande majorité, sont des spiritualistes qui vont à la messe et fréquentent des catholiques dans les loges.

Fait politique remarquable: l'épiscopat décidera de ne pas publier l'encyclique condamnant Lamennais et ne la fera pas évoquer dans les sermons des curés! En somme, ils déclarent que l'encyclique qui les vise ne les concerne pas! A Malines, on considère la réalité pratique. Nous avons là une donnée essentielle de la culture procédurale belge: le pragmatisme, c'est l'évitement des débats de principes, facteurs de divisions. Il rejoint le consensualisme et son sens de la modération.

Ces traits culturels seront retravaillés tout au long de l'histoire. Par exemple, le réformisme de la classe ouvrière dès la fin du XIXe siècle ou la pratique des gouvernements de coalition après 1919 témoigneront du renouvellement du consensualisme. Quant au principe de l'autonomie des structures intermédiaires prôné par le libéralisme communautaire, il sera promis à un plus grand avenir encore: d'abord il conduira directement à la naissance des piliers. Mais surtout, au XXe siècle, l'expérience belge sera à l'origine de la doctrine politique du Vatican sur le principe de subsidiarité. Celle-ci inspirera la pratique contemporaine de l'Union européenne, mais en la retournant : hier, arme contre l'Etat central; aujourd'hui, au contraire, fondateur d'un interventionnisme étatique autonome face au supra-communautaire européen.

© La Libre Belgique 2005

OLGIERD KUTY

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

cover-ci

Cover-PM