Opinions Comme le prophète de malheur de "L'Etoile mystérieuse", nous aurions dû nous attendre au pire et tout faire pour éviter qu’un seul pervers ne possède le pouvoir de détruire toute l’humanité. Raté. Une chronique de Xavier Zeegers.

La tintinophilie aiguë est une douce névrose dont les malades partagent un même symptôme délirant : où qu’ils aillent, et quoi qu’ils observent, ils ont un flash mental d’où surgira la case référentielle idoine propre à leur ressenti. Et n’espérez pas qu’ils se soignent ! Me voilà donc obsédé par Philippulus, le prophète de "L’Etoile Mystérieuse", nous annonçant que "les jours de terreur vont venir… La fin du monde est imminente, tout le monde va périr, les survivants mourront de faim et de froid". Une fois de plus, Hergé avait tout anticipé car "avec la foudre atomique les survivants envieront les morts, et même les fruits d’une victoire éventuelle se transformeraient en cendres dans notre bouche" avait prédit aussi devant ses généraux piaffant d’en découdre John Kennedy lors de la crise des missiles à Cuba en 1962.

Tintin répliqua au prophète de malheur qu’il vaudrait mieux pour tout le monde qu’il passe son chemin, rentre chez lui et se couche. Mais pour l’heure, c’est nous qui aimerions suivre ce conseil et nous endormir loin d’une actualité agaçante qui, telle le dard d’une guêpe, nous tourmente malgré nos vaines gesticulations. Dans cet album, mon héros vénéré venait de rencontrer des astronomes finissant de calculer la vitesse d’approche d’une météorite, "une gigantesque masse de matière en fusion" explique l’un d’eux, qui entrera fatalement en collision avec nous. Hergé dessina sur la lentille du télescope non pas une comète, mais une supernova, étoile dont la désintégration foudroyante peut absorber ses propres satellites, donc notre terre. C’est horrifiant, mais "juste" un phénomène naturel, donc de quoi relativiser les choses tout en regimbant vainement contre notre potentielle disparition.

D’ici là, relisons Edmond Rostand et son superbe hymne au soleil dans "Chantecler" : "Ô toi dont la lumière bénit chaque front et fait mûrir chaque miel, entre dans chaque fleur et chaque chaumière…" Mais sans oublier que cette bombe atomique (le soleil explose sans cesse) peut nous éjecter tel un gorille se débarrassant d’un pou. N’étant qu’hydrogène et hélium en fusion, ce père fondateur est irresponsable de ses actes. Un bon motif pour l’interner!

Dès lors, les vrais coupables c’est nous. En imitant et miniaturisant son énergie nous sommes capables, nous aussi, du meilleur - des radios de Marie Curie aux instruments pointus de thérapie RMN - comme du pire: déclencher notre extermination collective. Inutile d’ergoter sur les méandres de l’Histoire, telle circonstance délibérée ou accidentelle, tel engrenage ou pseudo-fatalité. C’est trop tard. Aucun policier, juge, psy, diplomate, foule, dirigeant ou armée: nul n’a su neutraliser Mussolini, Hitler, Staline, Mao ou Pol Pot; ogres totalitaires mais… populaires. Et ce tropisme morbide collectif ne faiblit pas car les tyrans émergent, s’incrustent, se soutiennent, et là où ils passent la démocratie trépasse. Emmanuel Todd veut nous rassurer en prétendant qu’il y a eu l’avant démocratie, et qu’il y aura donc l’après, mais il oublie qu’elle est notre unique antidote. Après l’Apocalypse il n’y aura plus rien.

Peut-être avons-nous pensé être protégés par l’assurance de destruction mutuelle (en anglais : MAD, la bien nommée) cette garantie illusoire car basée sur une logique formelle, rationnelle, mais aux antipodes de celle des psychopathes: croire que l’horreur serait si… horrible qu’elle nous pétrifierait, et serait donc écartée in fine. Alexandre Adler évoque "la stabilité maîtrisée de l’équation atomique". Stable, vraiment? Camus fut plus lucide. Au soir d’Hiroshima, il écrivit: "La civilisation mécanique vient de parvenir à son ultime degré de sauvagerie. Il va falloir choisir entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques." Nous aurions dû tirer les leçons des années trente, et tout faire pour éviter qu’un seul pervers ne possède, fût-ce une seule seconde, le pouvoir de réaliser le rêve du diable: détruire toute l’humanité. Qu’importe son nom. C’est raté. La note risque d’être salée.

xavier.zeegers@skynet.be