Opinions

LUC DARDENNE Auteur-réalisateur (Palme d'or à Cannes)

(...) Son oeuvre s'inspire dès le premier film d'une tradition littéraire très présente dans notre pays: le réalisme magique. Celui-ci, distinct du fantastique faisant entrer en scène des dispositifs surnaturels maintenant finalement la barre entre le réel et l'imaginaire, tente d'atteindre le noyau de l'être, de l'existence dans son ambiguïté fondamentale, dilatant le temps et l'espace jusqu'à leur faire intégrer sur un même plan ce que la perception naturelle oppose: la vie et la mort, le passé et le présent, la présence et l'absence. Cette sensibilité d'André Delvaux à l'ambiguïté, au mélange indiscernable du réel et de l'imaginaire constitutif d'un réel plus large, plus essentiel, sera la marque de son oeuvre et sans doute aussi ce qui provoquera l'étonnement et l'attrait de la part du public et de la critique.

L'ancrage belge de ce cinéma se perçoit dans ses paysages, ses décors, ses références à la littérature (Daisnes, Michiels, Lilar, Yourcenar, Maeterlinck,...), à la peinture (Magritte, Paul Delvaux,...), également dans cette thématique de l'ambiguïté, du décrochage par rapport à une réalité qui irait de soi, du double qui fait écho à l'ambiguïté, à l'existence problématique du Belge pris entre deux langues, deux cultures. Cette biappartenance, cette identité problématique qui était vécue par certains comme un handicap compensé par une surestimation du `made in France´ et qui fut dans la période précédente une des raisons des difficultés du développement d'une cinématographie nationale, de l'embarras de la classe politique pour définir une politique culturelle; cette existence dans l'entre-deux, André Delvaux en fit une des assises de sa création, une dimension sous-jacente de son oeuvre et quelquefois même le thème latéral de ses films. Ainsi, dans `Un soir un train´ réalisé en 1968, les personnages vivent un malentendu qui renvoie aux contradictions de deux communautés culturelles. Ce film se vit refuser l'aide publique à la production tant francophone que néerlandophone parce qu'il abordait le problème des luttes linguistiques à Louvain. Encore une fois, le refoulement de notre histoire nationale. André Delvaux est donc bien un cinéaste belge, le plus grand et peut-être le dernier...

Extrait d'un texte écrit pour les revues `Plural´ (Mexique) et `Svet Literatury´ (Tchécoslovaquie)

GÉRALD FRYDMAN Auteur-réalisateur (Palme d'or du court métrage à Cannes)

Je me souviens... j'étais un très jeune élève de l'Athénée d'Ixelles. On nous a réunis dans le réfectoire, les rideaux étaient tirés. Dans la pénombre, un petit professeur et son élève nous ont parlé d'un film qu'ils voulaient nous montrer et qu'ils avaient tourné avec leur classe. Ils avaient amené un projecteur et un magnétophone. L'image avait le format 16mm amateur, le son était sur une bande magnétique. Le petit professeur s'est excusé à l'avance de ce que le son n'allait pas tout à fait correspondre à l'image: il serait parfois en avance, parfois en retard, il faudrait accélérer ou ralentir le magnétophone pour le réajuster. Puis, l'écran, un carré blanc cerclé de noir peint sur le mur, s'est animé, nous montrant `Nous étions treize´, le premier film d'André Delvaux. Pendant toute la projection, je suis resté intrigué par cette course-poursuite entre le son et l'image. Le film durait 10 minutes. Après, le professeur, `Monsieur Delvaux´, nous a expliqué qu'il était le titulaire d'une classe à l'Athénée d'Etterbeek. Il avait organisé sa classe pour réaliser un film, d'abord écrire un scénario avec ses élèves dans lequel tout le monde pourrait jouer, une histoire qui se passe dans la classe, une histoire qui les concerne... et il avait constaté que les élèves s'étaient fort impliqués dans le film, mais également dans leurs études. Ils avaient réussi l'un et les autres.`Nous étions treize´ est un film remarquable parce qu'il est plus proche de `La fureur de vivre´ par les personnages, du `Troisième homme´ pour les cadrages que des films qu'André Delvaux a réalisés par la suite.`Nous étions treize´ a marqué nos imaginations d'adolescents. Pour beaucoup d'entre nous qui avons fait du cinéma par la suite, nous nous considérons comme `les enfants d'André Delvaux´.

JEAN-JACQUES PÉCHÉ Ancien réalisateur de la RTBF (`Faits Divers´) Ancien professeur à l'Insas

Fifi s'est envolé... Tu as toujours aimé voler haut, Fifi.

Nous avions 14 ans; c'était à l'Athénée Fernand Blum à Schaerbeek, tu étais notre professeur de néerlandais. Tu ne le savais pas, mais nous t'avions surnommé Fifi. Etait-ce à cause de ta petite taille, de ton regard perçant, renforcé par le bleu de tes yeux?..

Tous nous te craignions. Nous avions peur de tes exigences de professeur rigoureux et déjà, je le crois, peur de ne pas être à la hauteur, à ta hauteur. Parce que de la hauteur tu n'en manquais pas. A commencer par ce fameux cours de néerlandais, que nous détestions à priori, mais que tu nous faisais aimer par ce qu'on y apprenait. Des cours où tu nous parlais littérature, peinture, philosophie et surtout... cinéma. C'est agréable quand on est adolescent de sortir d'une classe en ayant le sentiment d'être plus intelligent.

La mise en abîme, c'est toi qui nous en as parlé pour la première fois, à l'occasion de la sortie d'un film évidemment: `Le train sifflera trois fois´... un western... à l'école... au cours de néerlandais et mélangé de surcroît à un discours sur les premiers `mystères´ du moyen âge: Elckerlyck, Jederman, Everyman... `Le train sifflera trois fois´ (High Noon)... L'homme seul devant la mort... déjà!

Nous avions tous un peu peur de toi, Fifi, parce que tu nous entraînais vers le haut; mais tu nous passionnais (...)

FRÉDÉRIC SOJCHER Cinéaste

(...) Je me souviens d'André Delvaux quand il me parlait avec affection d'autres cinéastes belges: de Raoul Servais, de Jean-Jacques Andrien, de Chantal Akerman, de Jaco Van Dormael, de Frédéric Fonteyne... Ont-ils seulement conscience de l'estime qu'il leur portait? C'est que Delvaux était pudique et qu'il préférait dire du bien de ceux qu'il aimait en leur absence.

Et si André Delvaux n'est pas vraiment mort?

© La Libre Belgique 2002