Opinions

Une opinion de Corentin de Salle et Mikael Petitjean, respectivement directeur du centre Jean Gol et professeur de finance.


Récit de politique-fiction. Avril 2020 : chute du gouvernement Michel II. Fraîchement réélu, le Parlement fédéral vote le confédéralisme. À Bruxelles et en Wallonie, la coalition PTB- PS vote sa taxe des millionnaires puis la semaine des 4 jours...


Mai 2019

Affaibli par une nouvelle succession de scandales, le PS est largement dépassé en Wallonie et à Bruxelles par le PTB qui tire les dividendes de l’indignation populaire. Le score massif de la N-VA empêche à nouveau le PS de gouverner au fédéral. Hésitant, le PS accepte finalement de former une inédite "coalition rouge" dans les deux Régions et à la FWB reprenant plusieurs mesures phares du programme du PTB. Evidemment, le PTB ne veut transiger sur rien mais les socialistes ne sont plus en position de force et se disent que, fins connaisseurs des rouages étatiques, ils pourront "canaliser les novices" du PTB, d’autant plus que deux ministres issus de la FGTB ont accepté, dans une  "logique d’ouverture" à la société civile, de mettre leur expérience au service des camarades.

Quelles mesures adopter ? La taxe des millionnaires ? La semaine des 4 jours ? Aucune d’entre elles : il s’agit de compétences fédérales et le gouvernement Michel II ne veut pas en entendre parler. En attendant, soucieuse de saluer ce nouvel "âge d’or social", la coalition rouge s’engage dans un programme massif de construction de logements sociaux dans les deux régions pour un total de 10 milliards et décide de créer des emplois publics pour un montant de 1,5 milliard. Dans le même temps, le Parlement de la FWB vote la gratuité de l’ensemble des frais indirects de l’enseignement pour un montant de 1 milliard.


Avril 2020

 La fébrilité des partis flamands à l’égard d’une nouvelle "grande réforme de l’Etat" conduit à la chute du gouvernement Michel II. Fraîchement réélu, le parlement fédéral vote le confédéralisme avec une majorité des 2/3, composée en Flandre de la droite, du centre et de la gauche, ainsi que de la gauche et de l’extrême-gauche francophones. Fiscalité, droit du travail et sécurité sociale deviennent des compétences régionales. La coalition rouge vote immédiatement sa taxe des millionnaires, mesure hautement symbolique qui constituera - assurent les ministres PTB - une source appréciable de financement : on peut, affirment-ils, tabler sur 3 milliards dans nos deux régions vu qu’en 2017, ils avaient estimé à 7 milliards les recettes pour l’ensemble de la Belgique. Les recettes engrangées s’élèvent au bout du compte à 1 milliard. L’estimation de la Cour des Comptes en 2015, qui oscillait entre 727 millions et 2, 295 milliards au niveau national, était donc correcte. Pire, on ne récoltera sans doute plus le même montant l’année d’après, car la plupart des grandes fortunes wallonnes et bruxelloises ont entretemps voté avec leur pied et se sont exilés.

Autre mesure adoptée dans la foulée : la semaine des 4 jours. Elle figurait déjà dans les programmes du PTB, du PS et d’Ecolo en 2018. Les socialistes rappellent à leur partenaire que, selon les estimations de l’économiste écologiste Philippe Defeyt en 2017, le coût de cette mesure devrait avoisiner les 40 milliards à l’échelle de la Belgique, dont un tiers à charge des pouvoirs publics. Dès lors, la coalition rouge décide de réduire substantiellement le salaire des fonctionnaires. Les responsables du PTB ne prêtent guère attention à la forte dégradation budgétaire que la Commission Européenne condamne fermement. Ils restent de marbre puisqu’ils avaient de toute façon proclamé en 2014 qu’ils ne respecteraient ni le pacte de stabilité, ni le Traité de Lisbonne, ni le "six-pack" ni les normes de compétitivité.


Mars 2021

Autre "avancée sociale" : on vote l’augmentation de toutes les allocations jusqu’au seuil de pauvreté. En 2018, le PTB estimait le coût de cette mesure à 1,5 milliard à charge du fédéral (qui n’existe plus). On s’aperçoit alors avec étonnement que le véritable coût de cette mesure se situe entre 7,8 et 10,7 milliards ainsi qu’il était déjà possible de le constater en 2018 sur base des calculs de la Cour des Comptes et qu’il doit même être doublé si l’on désire conserver les incitants à participer au marché du travail.

Mais le problème principal n’est pas là. Les patrons de PME, qui doivent désormais financer quatre jours au prix de cinq, doivent aussi supporter un relèvement du salaire minimum à 60% du salaire brut, sans aucune réduction ou exonération de cotisations. Le nombre de faillites monte en flèche et plusieurs entreprises ne parviennent à garder la tête hors de l’eau qu’en coupant les dividendes et en réduisant les dépenses de R&D. Suite à ces mesures, la jeune génération d’entrepreneurs préfère tenter sa chance ailleurs et la Belgique subit de plein fouet la dégradation rapide de sa compétitivité. Les entreprises exportatrices wallonnes enregistrent une chute de leur part de marché, de 30 à 60% selon les secteurs ; elles réduisent leur activité et doivent recourir au chômage économique qui impacte durement les travailleurs. Conformément au programme du PTB, les gouvernements rouges ont entretemps nationalisé les infrastructures d’Electrabel situées sur leur territoire, ce qui a déclenché un large mouvement de désinvestissement et de délocalisation des multinationales.


Février 2022

En raison des politiques publiques menées dans le sud du pays, la Belgique enregistre des déficits record, bien au-delà des 3% imposés par les traités européens. La dégradation de la note de la région wallonne par les agences de notation n’est plus qu’à un échelon de la catégorie "junk". Du coup, il devient malaisé d’emprunter sur les marchés pour faire face aux dépenses courantes. Faire payer les riches ? Il n’y en a plus. Les coalitions rouges rejettent les mesures d’austérité que les autorités européennes conditionnaient à un plan de sauvetage. Plusieurs zonings économiques désertés sont reconvertis en logements sociaux en raison de la pauvreté qui explose. Pour relancer la machine économique, le PTB exige la nationalisation des banques accusées d’avoir saboté leur plan économique. Face au dérapage budgétaire, l’inflation s’accélère et rétrécit considérablement le pouvoir d’achat des ménages et des pensionnés. Loin de donner tort à sa politique, le PTB explique que le système capitaliste est à bout de souffle. Marx avait vu juste : le capitalisme porte en lui les germes de sa propre destruction. L’action des coalitions rouges n’a fait qu’accélérer sa chute inéluctable et permettra à un nouveau modèle social de voir le jour. Cette vérité historique est désormais enseignée dans les écoles primaires de la FWB. Fini les "mesurettes" : une collectivisation massive de l’économie s’impose. Le PS a quitté la coalition depuis deux mois et réclame de nouvelles élections. Le Flandre songe à proclamer son indépendance et l’Union Européenne a commencé à déménager le reste de ses institutions à Strasbourg…

Arrêtons-là cet exercice de politique-fiction qui, espérons-le, restera à tout jamais au stade du fantasme conjurateur. Nous ne faisons de procès d’intention à personne : aucun parti évidemment - le PTB y compris - n’aspire au projet démoniaque de ruiner sa population. Mais les faits sont têtus : la passion révolutionnaire et l’idéalisme forcené ont toujours débouché sur des catastrophes socio-économiques. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Quand Hugo Chavez, applaudi par la gauche, redistribuait à sa population les bénéfices des entreprises nationalisées, il aspirait au bonheur du peuple vénézuélien qu’il a finalement plongé dans la misère et le chaos. Même en Europe, l’histoire récente nous montre que les pays qui s’endettent de manière inconsidérée pour financer des dépenses courantes, finissent par anéantir le bien-être d’une génération entière. Notre modèle social repose sur un équilibre précaire qu’une succession de mesures désastreuses peut rapidement détruire. Le PTB au pouvoir, c’est l’explosion de ce modèle, la destruction de la classe moyenne, l’appauvrissement des pauvres et le cataclysme social assuré.