Opinions
Une chronique de Cécile Verbeeren, professeur de français en 6e technique de qualification dans une école d'Anderlecht. 


Pas simple pour mes élèves de mettre des mots sur leurs ressentis. Je cogite sur le langage comme code.


Ionesco, Beckett, Adamov, Genet… malmenaient le langage dans leurs pièces. Pourquoi, dès lors, l’élève n’aurait-il pas, lui aussi, à l’instar de ces auteurs reconnus, le droit de tailler le langage à sa mesure, le droit de malmener la grammaire et le vocabulaire, de désarticuler les mots ? Je pense que l’école vit une crise et que celle-ci se perçoit, dans les couloirs de l’école, entre autres, par l’incapacité de cette fameuse génération Z à mettre certains mots - ceux acceptés par les codes des générations précédentes - sur certains ressentis, certaines envies, certains besoins.

Depuis quelques semaines, avec les élèves de 6e année, nous voyons ensemble le théâtre de l’absurde et toutes les formes de déconstruction des codes que celui-ci entraîne.

Les élèves semblent relativement interpellés par ces nouvelles approches, elles les questionnent et c’est agréable. Mais quelle difficulté à mettre des mots sur leurs ressentis ou leurs réflexions ! Ou encore formuler un jugement de goût résumé la plupart du temps à "J’aime, j’aime pas", "Je vous aime, je n’vous aime pas", voilà la caricature des réponses modernes que les profs ont tendance à recevoir lorsqu’ils cherchent à rencontrer l’avis de leurs élèves. Ces réponses sont souvent ponctuées d’un non-verbal assez expressif, à la manière d’un émoji !

Confrontée quotidiennement à cela, je me suis vue cogiter sur le langage en tant que code et la place que celui-ci occupe dans les établissements scolaires, principalement en classe entre élèves et professeurs. Je pense que de l’un et l’autre côté, il réside une frustration à ne pas pouvoir aussi bien communiquer qu’on le souhaiterait. Fatalité ou nouveau défi ?

Inspirée par la superbe revue "Appren-tissages", et l’un de ses magnifiques articles qui réfléchit sur le lien entre pulsion et langage, j’ai tenté de trouver un élément de réponse à cette crise de la communication. Les élèves, la plupart du temps, réagissent par pulsion, ce qui, par définition, les empêche de respecter les codes. Or, la relation prof/élève - et globalement l’enseignement - est truffée de codes. Le langage est chargé de symboles acceptés par la majorité et, dès lors qu’on ne parvient pas à mettre des mots sur les choses, cela nous ramène à "l’état sauvage".

A l’école, on apprend à utiliser un langage adéquat. Or, dans leur vie quotidienne, hors de l’enceinte de l’école, le langage est généralement tout autre pour les jeunes : il est spontané, instantané, il ne passe par aucun filtre (#nofilter). Les codes instaurés par l’école semblent obsolètes, les élèves non seulement ne les connaissent pas mais ne s’y reconnaissent pas. Ils s’avèrent ne plus répondre à leurs besoins. Malheureusement, le cercle devient vicieux quand ceux-ci sont indispensables pour exprimer ces mêmes besoins…

Une fois ce constat personnel établi, je me suis demandé quelles pourraient être les solutions à cette crise du langage. Comment entendre les avis, les besoins et les envies des élèves si leur manière de les exprimer malmène les codes, déplaît à l’adulte, le heurte même, et ne semble pas toujours avoir du sens ?

Il semblerait que l’essentiel soit d’aller chercher la symbolique qui se trouve derrière chaque forme de langage. Quelle serait celle qui réside derrière le langage spontané du jeune ? Peut-être vient-il d’un besoin viscéral de tester le monde adulte, de le bousculer et le déstabiliser, de le confronter, d’un besoin de s’ériger face à l’adulte et au monde que celui-ci produit et, à la manière des dramaturges absurdes face au constat de la perte des valeurs dans l’après-guerre, de reconstruire ce monde.

Ionesco a dit "renouveler le langage, c’est renouveler la conception, la vision du monde". On pourrait, dès lors, se laisser interpeller et entraîner par les idées nouvelles et l’espoir que transporte le langage des élèves ?