Opinions
Et si on partageait des jours fériés... Une opinion de Bernadette de Fays-Renauld, juriste, enseignante, mère de famille, chrétienne.

Les lundis de Pâques et de Pentecôte ne seraient plus fériés. En revanche, le jour de la fête de l’Aïd pour les musulmans et celui de Rosh Hashana pour les juifs le deviendraient. Un geste pour le "vivre ensemble".


Parmi les urgences actuelles, celle de restaurer le "vivre ensemble", de recréer du lien social figure en bonne place. L’ouverture aux autres, le refus du repli sur soi et sur sa communauté apparaissent essentiels à beaucoup d’entre nous. Les événements violents qui ont secoué nos villes ces dernières années, les images venues du pourtour de la Méditerranée nous confrontent à cette réalité : si notre monde est un village, il est aussi pluriel. La diversité est une incroyable richesse. Elle est également source de tensions, qui bousculent nos repères et nos certitudes. Dans ce monde divers et pluriel, le "vivre ensemble" n’est pas donné, il est à construire, à imaginer, pour que chacun trouve une place.

Des fêtes chrétiennes uniquement

Il y a énormément de petites choses qui pourraient être faites pour que chacun bénéficie du même respect, soit et se sente reconnu comme citoyen à part entière. L’une de ces petites choses pourrait être le partage des jours fériés.

Un jour férié n’est pas un jour de vacances ou de congé pris pour convenance personnelle alors que le reste de la société travaille. Les jours fériés sont les mêmes pour tout le monde. Ils sont rassembleurs. Ils marquent un temps d’arrêt dans la vie quotidienne. Ce sont des jours de commémorations et de fêtes religieuses, patriotiques ou historiques. Ils font sens. En Belgique, chaque année, dix jours sont fériés : le 1er janvier, le lundi de Pâques, le 1er mai, l’Ascension, le lundi de Pentecôte, le 21 juillet, l’Assomption, la Toussaint, le 11 novembre, la Noël. On observe que sur ces 10 jours, 6 sont des jours ou des lendemains de jours de fêtes religieuses, qui sont également souvent l’occasion de fêtes familiales.

Une évidence frappe immédiatement : les jours fériés liés à des fêtes religieuses ne concernent que le seul christianisme (1). Aucune trace, dans cette liste, d’une fête musulmane ou d’une fête juive, alors que les cultes islamique et israélite figurent aussi parmi les cultes reconnus officiellement (2). La différence de reconnaissance sociétale à travers la liste des jours fériés entre les pratiquants de ces religions est flagrante. Cette différence peut être ressentie comme une injustice, singulièrement par les enfants musulmans et par les enfants juifs, contraints de s’absenter de l’école sous des motifs plus ou moins fallacieux et plus ou moins tolérés pour vivre leur fête religieuse et familiale importante, ainsi que par les travailleurs, qui doivent prendre congé ces jours-là, avec toute la stigmatisation sociale que cela peut représenter pour eux.

Lendemains de fêtes

Deux jours fériés sont des lendemains de fêtes chrétiennes, lendemains qui n’ont pas de fonction festive ou cultuelle. Que fête-t-on le lundi de Pâques ? Que célèbre-t-on le lundi de Pentecôte ? Ces jours chômés ont probablement une explication historique, mais ils ne font plus sens pour personne. Pourquoi alors ne pas les partager ? Les offrir en échange d’un jour férié coïncidant avec une fête musulmane et d’un jour férié coïncidant avec une fête juive ? Ne serait-ce pas un beau geste vers l’autre, de la part des chrétiens et de l’Eglise catholique en particulier ?

Manifester son respect

La reconnaissance d’une grande fête de chacune de ces religions favoriserait leur visibilité au sein de la société. De la même manière que, dans les écoles et dans les médias, on rappelle pourquoi on a congé le 11 novembre ou le jour de l’Ascension, ce serait l’occasion d’expliquer pourquoi on a congé, par exemple, le jour de la fête de l’Aïd, en quoi cette fête (3) est importante pour nos concitoyens musulmans… De même pour le jour de Rosh Hashana ou d’une autre grande fête juive. L’attention symbolique portée à une fête, d’une part, dans la religion la plus pratiquée en Belgique après la religion catholique et, d’autre part, dans celle qui l’a précédée en reconnaissance officielle, serait un signe fort en faveur du vivre ensemble. Ce serait une façon toute simple de dire aux enfants, aux jeunes et aux adultes pratiquant ces religions ou qui en sont proches, que la société belge dans son ensemble les respecte autant qu’elle respecte ceux qui se reconnaissent dans le christianisme.

L’échange de deux jours fériés par deux autres n’entraînerait aucune perturbation économique ou scolaire : leur nombre global resterait inchangé. Il s’agit en outre d’une proposition facile à mettre en œuvre et qui ne coûte rien.

Des gestes, plus de discours

Prendre acte de la diversité ne conduit pas nécessairement à renvoyer chacun à son culte en privé sans le moindre égard collectif. Offrir un jour férié pour la célébration d’une fête musulmane et d’une fête juive n’oblige personne à célébrer quoi que ce soit. Exactement comme tout le monde a congé le 25 décembre, même ceux qui ne croient pas en un dieu né homme, comme tout le monde a congé le jour de l’Ascension, même ceux qui sont tentés de ne voir en la résurrection qu’une des supercheries les plus réussies de l’Histoire, comme tout le monde a congé le 11 novembre, même ceux qui restent au lit plutôt que de commémorer le sacrifice des soldats disparus pour nos libertés, tout le monde aurait congé, par exemple, le jour de l’Aïd et le jour de Rosh Hashana, même ceux pour qui ces fêtes n’évoquent rien.

L’instauration d’au moins un jour férié pour les deux cultes reconnus qui n’en ont pas encore contribuera à créer, par la normalisation visible qu’elle leur offrira, du vivre ensemble et du lien. Elle intégrera plutôt que de diviser, parce qu’elle permettra un temps d’arrêt commun autour d’une fête que, certes, tout le monde ne partagera pas, mais qui bénéficiera ainsi, de la part des autorités et de tous les habitants du pays, d’un égal respect. Bien sûr, ce petit pas symbolique ne réglera pas toute la fameuse question du "vivre ensemble". Il peut néanmoins être un geste concret. Car il y va du lien social comme du climat. Au-delà des beaux discours et des déclarations d’intention, chaque geste compte.


(1) Fêtes partagées, en partie, par les catholiques, les protestants, les anglicans, les orthodoxes.

(2) Il y a en Belgique, six cultes reconnus : israélite (1808); catholique romain (depuis la création de l’État belge); anglican (1835); protestant-évangélique (1876, modification en 2000); islamique (1974); orthodoxe (1985). A ces cultes reconnus s’ajoute la conception philosophie non confessionnelle, reconnue depuis 2002. (source : SPF Justice)

(3) Ou une autre, à déterminer.