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Alors, com me les autres, les pouvoirs publics belges féliciteront cette Pakistanaise de 16 ans et insisteront sur l’importance de l’instruction pour les filles. Pourtant, la coopération belge manque à ses devoirs en la matière. Une opinion partagée par Dirk Van Maele, directeur général de Plan Belgique.

Demain, 11 octobre, c’est la Journée internationale de la fille. Le hasard (si c’en est un) veut que demain, justement, une jeune Pakistanaise de 16 ans deviendra peut-être la plus jeune lauréate du prix Nobel de la paix de tous les temps.

Le monde entier connaît maintenant l’histoire de Malala Yousafzai, qui depuis ses 11 ans se distingue par une lutte pacifique contre les talibans qui veulent interdire l’éducation des filles dans son pays. Le 9 octobre 2012, elle est victime d’une tentative d’assassinat dans le bus qui la conduit à l’école. Elle survit à ses graves blessures, suit plusieurs mois de revalidation en Angleterre et devient le symbole mondial du droit des filles à l’éducation. Gordon Brown, Ban Ki Moon, Bono, tous chantent les louanges de la jeune militante de la paix. Sa nomination pour le plus prestigieux des prix, celui de la paix allait de soi.

Si Malala gagne demain, les témoignages de soutien en sa faveur et en celle du droit des filles à l’instruction seront innombrables. Les gouvernements voudront tous être les premiers à souligner l’importance de l’éducation pour les filles.

Mais n’est-il pas étrange que nous ayons besoin de Malala pour faire de l’instruction des filles une priorité mondiale ? On sait pourtant suffisamment, aujourd’hui, combien l’éducation des filles est bénéfique à l’économie, à la limitation de la croissance démographique, à la santé des mères comme des enfants, etc. Et quand bien même tous ces avantages ne seraient pas démontrés, n’est-il pas simplement normal de donner à toutes les filles, exactement comme aux garçons, une chance de réaliser leur droit à l’éducation ?

Et pourtant si, nous avons manifestement besoin d’exemples comme Malala. Malgré toutes les preuves de l’importance de l’éducation des filles dans le Sud, 65 millions de fillettes ne sont toujours pas à l’école. Parallèlement, les bailleurs de fonds de la coopération internationale réduisent leurs dépenses pour l’enseignement.

Comme les autres, les pouvoirs publics belges ne manqueront pas de féliciter Malala et d’insister sur l’importance de sa cause. Formidable. Un peu trop simple, peut-être ? Ne sommes-nous pas en droit d’attendre plus de la part d’un pays dont le Premier ministre exhortait récemment encore, au sommet de l’Onu à New York, la communauté internationale à poursuivre la lutte contre les inégalités dans l’enseignement ?

Au-delà des félicitations et des paroles de soutien, la Belgique doit oser donner, dans sa propre coopération au développement, une place de premier plan à l’éducation. Investir dans les systèmes éducatifs du Sud, pour des écoles primaires et secondaires de qualité et abordables, des enseignants formés, des manuels convenables et des services d’inspection efficaces, c’est la meilleure garantie d’un accès des filles à l’école. Parce qu’elle est un petit bailleur de fonds, la Belgique doit mettre l’accent sur l’amélioration de la qualité de l’enseignement et de l’égalité des chances dans l’enseignement (notamment pour les filles). Elle pourra ainsi exploiter au maximum son expertise réputée dans le domaine de l’enseignement et agir en complément des grands bailleurs de fonds qui se concentrent pour leur part sur le renforcement de l’offre éducative dans le Sud.

Une étude récente du HIVA (Institut de recherche sur le travail et la société) et de Plan Belgique montre que, jusqu’à présent, la Belgique a manqué à ses devoirs en la matière. La coopération belge n’investit que dans 4 de ses 18 pays partenaires en ce qui concerne l’enseignement. Depuis des années déjà, des pays souffrant d’énormes problèmes éducatifs, comme le Mali, le Niger, le Sénégal ou le Bénin, ne reçoivent plus aucune aide de la Belgique dans ce domaine.

De plus, près de 70 % de l’aide au développement officielle (APD) que la Belgique affecte à l’enseignement dans le Sud (8 % du total de l’APD belge) bénéficient à l’enseignement supérieur, souvent sous la forme de bourses pour des étudiants étrangers inscrits en Belgique. Non qu’il y ait quoi que ce soit à redire contre les investissements dans l’enseignement supérieur. Pour se développer, un pays a aussi besoin d’architectes, de médecins, de politiciens, de juristes. Mais dans des pays où la majorité de la population détient à peine un certificat de l’enseignement primaire ou du secondaire inférieur, plus d’attention doit être accordée à l’enseignement de base.

Espérons que, si Malala gagne demain, la Belgique ne se contentera pas de discours d’éloges et de soutien et que cette évidence qu’est la volonté de permettre à toutes les petites filles du monde d’aller à l’école se traduise par une politique belge de développement efficace et durable. Pour nous, ce serait une politique qui vise en priorité à améliorer la qualité et l’égalité des chances dans les systèmes éducatifs du Sud.

Et si demain elle ne gagne pas ? Faut-il vraiment qu’une jeune fille remporte le prix Nobel de la paix pour que nous continuions d’accepter que 65 millions de fillettes continuent d’être spoliées de leur droit à l’éducation ?


Plan Belgique agit avec et pour les enfants les plus vulnérables du Sud afin de changer leur avenir et celui de leur communauté.