Opinions
Une opinion de Serge Maucq, prêtre et théologien. 

L’avenir des cours de religion et de morale est à l’ordre du jour en Fédération Wallonie-Bruxelles. Le panorama actuel de l’offre de cours philosophiques dans nos écoles est l’héritage de clivages politiques et philosophiques bien anciens. Suite à la deuxième "guerre scolaire", le gouvernement belge approuva en 1959 le "pacte scolaire" conclu entre les 3 familles politiques traditionnelles. Un équilibre était trouvé entre les grands réseaux d’enseignement quant à leur financement. Parallèlement, un autre équilibre était établi entre l’Etat et Eglise, notamment quant au libre choix des cours dits "philosophiques" dans l’enseignement "officiel".

En près de 60 ans, l’univers qui a servi de base à ces équilibres s’est radicalement transformé. Le décalage entre le paysage institutionnel et les pratiques sociétales est devenu patent. Le contexte de l’époque se caractérisait par une Eglise forte et englobante face à une laïcité qui se sentait minoritaire et assiégée. Entre-temps, la société s’est largement "sécularisée" tandis que le pluralisme religieux et philosophique s’imposait sans cesse davantage. Et des défis imprévus sont apparus comme la présence d’une majorité d’élèves de confession musulmane dans certaines écoles, y compris dans l’enseignement catholique ou la défiance "de principe" d’une partie de la population pour l’existence même de ces cours, d’où la nécessité d’un cours de "rien".

Globalement, l’on observe aujourd’hui moins de rejet militant que d’indifférence souriante. Significativement, moins de jeunes s’engagent dans des formations tournées vers la dispensation de ces cours. Parallèlement, des préoccupations nouvelles surgissent : le souci du vivre-ensemble (versus les peurs actuelles et l’ignorance mutuelle qui génèrent les replis), le défi de l’inscription dans une culture, aux racines chrétiennes mais enrichie par d’autres traditions. Le "Monde des religions" interrogeait le Dalaï-Lama l’an dernier sur l’intérêt porté par un million de Français pour le bouddhisme tibétain. Sa réponse est interpellante : "Je sais mais je ne cherche pas à convertir. La France est un pays chrétien et devrait le rester."

Puisque le débat est ouvert, n’est-il pas temps d’oser innover ? Ces cours représentent pour chaque élève 60h/an soit l’équivalent de 2 semaines de cours. Jusqu’ici, ils sont offerts dans les grilles de cours dans un contexte "scolaire" classique et pas toujours très valorisés. Pourquoi ne pas les remplacer par deux semaines "thématiques" ?

L’une serait dédiée au vivre-ensemble : enseigner la démocratie en l’approchant aussi concrètement (visites de nos institutions, dialogue avec les mandataires politiques, expérience du travail social à la rencontre des plus fragiles, intérêt pour la nature et le patrimoine). Elle concernerait tous les étudiants, quelles que soient leurs convictions et celles de leurs familles.

L’autre semaine serait axée sur l’approfondissement de la tradition à laquelle on se rattache. En effet, toute religion ou philosophie postule un savoir critique mais aussi (espérons-le !) une pratique, un agir. Dans la tradition catholique qui est la mienne, l’annonce du Christ, de l’Evangile va de pair avec la liturgie et la diaconie. Enseigner ne suffit pas. Pourquoi ne pas aller aussi hors du contexte scolaire classique pour vivre une expérience "différente" à la rencontre du vrai, du bien et du beau.

Sur le plan liturgique, les espaces existant historiquement dans les écoles catholiques sont inadaptés et désuets, alors qu’un riche patrimoine peut en être le cadre. Quant à la diaconie, la vie de l’Eglise s’incarne dans une multitude de lieux de vie, où se conjuguent des verbes comme donner, partager ou échanger. Et pourquoi ne pas y inclure la "visitation" d’une autre tradition que la sienne ?

L’on m’objectera sans doute que l’organisation pratique de ces deux semaines sera difficile et qu’il faut être attentif à l’emploi des personnes. Bien sûr ! Mais innover avec imagination me semble en valoir la peine. Un déplacement de quelques paradigmes (le temps, les lieux ou les méthodes) peut générer un enthousiasme dont notre jeunesse a bien besoin. Ces deux semaines particulières pourraient aussi s’inscrire dans la réflexion sur les rythmes scolaires. Naïveté ? Simplisme ? Pourquoi pas une expérience pilote avec quelques établissements volontaires ?