Opinions

Vous souvenez-vous du moment, de l’instant, où vous vous êtes dit : je serai acteur ?

Je ne me le suis jamais dit. Je ne m’étais jamais imaginé faire du cinéma : c’est le cinéma qui est venu me chercher. J’étais charcutier, comme mes parents. Après, je suis parti faire la guerre en Indochine. Lorsque je suis rentré, j’avais 22 ans. Il paraît que j’étais très beau, que toutes les femmes étaient amoureuses de moi…

Vous n’aviez pas conscience de votre physique, de l’attrait que vous suscitiez ?

Honnêtement, je n’y pensais pas. J’étais loin du cinéma. J’ai fait du cinéma à cause de et par les femmes. Voilà.

Votre filmographie, exceptionnelle, est-elle traversée par un fil rouge ? Y a-t-il une continuité dans les rôles que vous avez choisis, interprétés ?

Il ne peut pas y avoir une continuité : il y a des rôles qui arrivent et que vous n’attendez pas. Pour qu’il y ait ce fil rouge, il faudrait le vouloir, il aurait fallu que je choisisse tout. Mais je n’ai pas tout choisi. Certains rôles, oui. Pour d’autres, ce sont les réalisateurs qui m’ont choisi. J’ai interprété beaucoup de rôles qui ont l’air de se suivre mais il est évident qu’il y a une différence entre "Monsieur Klein" et "Zorro".

Au cours de votre carrière, vous avez travaillé avec Visconti, Clément, Melville, Antonioni…, les plus grands. Quel est le point commun entre ces géants du 7e art ?

La direction d’acteurs. Ces gens-là étaient d’abord de grands directeurs d’acteurs. Ils l’étaient parce qu’ils n’étaient pas eux-mêmes des acteurs.

Pour vous, un acteur est différent d’un comédien car son charisme est tel qu’il reste "lui-même" lorsqu’il interprète un rôle. Cela a-t-il limité vos choix ?

Etre comédien, c’est une vocation, un métier qu’on veut apprendre. On décide dans sa jeunesse qu’on veut devenir comédien, on suit des cours, le conservatoire. C’est la formation de la comédie. Cela prend des années avant d’être un bon comédien comme Francis Huster ou Jean-Paul Belmondo, par exemple. Ensuite, il y a des acteurs, comme moi, comme Gary Cooper ou même Bernard Tapie : nous sommes des accidents. Ce sont des gens qu’on a pris un jour pour leur personnalité, forte en général, et que l’on a mis au service du cinéma. La différence essentielle est que le comédien joue un rôle, tandis que l’acteur vit son rôle.

Et la star, qu’est-ce que c’est ?

Cela n’a rien à voir. La star, c’est le public qui la crée. Ce n’est pas vous qui décidez de devenir une star, c’est le public, c’est l’audience.

Quels sont les films pour lesquels vous aimeriez qu’on se souvienne de vous ? Et pour quelles raisons ?

Je n’aime pas faire de différences entre les films. A part un ou deux que j’ai tournés et qui étaient moins bons. Pour moi, l’essentiel, c’est "Rocco et ses frères", "Plein soleil", "Le Guépard", "La Piscine".

Vous avez rencontré Jean Gabin très jeune, lors du tournage de "Mélodie en sous-sol". Avez-vous entretenu un lien filial avec lui ?

Après plusieurs années, oui, absolument. Il m’appelait "le môme". Au début, j’étais pétrifié. Je lui avais été présenté par Henri Verneuil. Je me souviens de notre première rencontre. Verneuil lui a dit : "Voici le petit jeune dont je t’ai parlé." Gabin s’est levé et m’a dit : "Bonjour monsieur."

Gabin fut présent à toutes les étapes de sa vie avec des films majeurs. Refusez-vous de vieillir à l’écran ? N’y a-t-il aucun projet, suffisamment valable, qui vous ait attiré ces derniers temps ?

Ce ne sont pas les projets ou le manque de projets qui m’ont fait rester un peu en retrait. C’est moi, c’est la vie que je mène, c’est l’âge, c’est plein de choses. J’ai toujours eu la chance de faire ce que je voulais faire, avec qui je voulais le faire et comment. C’est une chance inouïe.

© Michel Tonneau

"C'est moi qui ai quitté le cinéma, délibérément"

Avez-vous des héritiers dans le cinéma d’aujourd’hui ?

J’ai ma fille, Anouchka, et mon fils, Anthony, évidemment. J’ai toujours été passionné par les dynasties. Mon rêve, encore maintenant, c’est de créer une dynastie, qu’on puisse dire : c’est un Delon, c’est une Delon.

En dehors de la dynastie, quels sont les acteurs en qui vous vous reconnaissez ?

Vincent Cassel.

Hormis "Astérix aux Jeux olympiques", vous avez disparu du grand écran au XXIe siècle. Avez-vous quitté le cinéma ou est-ce le cinéma qui vous a quitté ?

C’est moi qui ai quitté le cinéma, délibérément. J’ai eu une carrière exceptionnelle au cinéma. J’ai aussi organisé des combats de boxe. Les boxeurs ont toujours peur de faire "le combat de trop". Et je ne veux pas faire "le film de trop". Je prendrai donc prochainement ma retraite, après avoir tourné un film, sous la direction de Patrice Leconte, avec comme partenaire Juliette Binoche, une merveilleuse actrice qui me plaît beaucoup.

Allez-vous encore au cinéma ?

Non.

Jamais ?

A Paris, il m’est difficile d’aller au cinéma. Je regarde les films qui me plaisent à la télévision. Il m’arrive de visionner d’anciens films chez moi.

Y a-t-il des cinéastes dont vous aimez suivre le travail ?

Aujourd’hui ? Non. La seule chose qui me manquera, c’est de n’avoir pas tourné sous la direction d’une femme. Pourtant, je le leur ai dit. J’aurai rêvé de tourner sous la direction d’une femme avant d’arrêter.

Au cours de toutes ces années de travail et encore maintenant, comment vous ressourcez-vous ? Où est votre jardin secret ?

Dans ma campagne, à Douchy, dans le Loiret : 55 hectares avec mes animaux, mes chiens.

En quoi croyez-vous : en l’homme, en Dieu ?

En l’homme, pas beaucoup. En Dieu, non. Mon vrai personnage, c’est Marie, je suis amoureux de Marie. Je prie et je parle à Marie. J’aime son fils.

Vous arrive-t-il de penser à la mort ?

Elle ne me fait pas peur du tout. Non seulement il m’arrive d’y penser, mais il m’arrive de la désirer.

Ah ?

Ne faites pas ces yeux-là ! Compte tenu de ce que j’ai connu, de l’époque dans laquelle on vit, je me dis que je n’en ai plus rien à foutre de partir. J’ai envie de partir parce que cela me dégoûte. Cette époque n’est plus la mienne.

Qu’y a-t-il après la mort ?

Je ne peux pas vous le dire. Je n’y crois pas. Je ne sais pas. Je vous le dirai quand je serai là-haut.


Du côté de chez Proust

Quelle est votre vertu préférée ?

La sincérité.

Quelle est la qualité que vous préférez chez un homme ?

Le caractère.

Chez une femme ?

Le charme.

Votre principal défaut ?

La franchise.

Votre rêve de bonheur ?

Je n’en aurai plus. Je l’ai eu.

Quel serait votre plus grand malheur ?

La vie est faite pour que les parents partent avant les enfants.

Ce que vous voudriez être ?

Rien. Je suis heureux, j’ai été heureux.

Votre compositeur préféré ?

J’écoute beaucoup de musique classique : Beethoven.

Votre héros préféré dans la fiction ?

Zorro.

Que détestez-vous par-dessus tout ?

La connerie.

Quel est le don que vous auriez aimé avoir ?

Aujourd’hui, j’aurais aimé être illusionniste.

Comment aimeriez-vous mourir ?

Debout.

Quelle est la faute chez les autres qui vous inspire le plus d’indulgence ?

Je suis d’accord avec Einstein : "Deux choses sont infinies : l’univers et la bêtise humaine. Mais en ce qui concerne l’univers, je n’ai pas encore acquis la certitude absolue."


Bio express

On ne résume pas la vie d’Alain Delon en quelques lignes. L’acteur a connu une carrière sans égale en France. Voici quelques repères. Alain Delon naît le 8 novembre 1935 à Sceaux. Dès 1960, il enchaîne les succès et accède au rang de star sous la direction de René Clément avec "Plein Soleil", suivi, en 1961, par "Rocco et ses frères" de Luchino Visconti, qui remporte le Prix spécial du Jury au Festival de Venise. En 1963, il joue le rôle de Tancrède dans "Le Guépard" de Luchino Visconti (Palme d’or au Festival de Cannes).

La même année il tourne, sous la direction de Henri Verneuil, "Mélodie en sous-sol", récompensé par le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère. "La Piscine" sera l’occasion de retrouvailles spectaculaires avec Romy Schneider devant la caméra de Jacques Deray. Suivront "Le Clan des Siciliens" avec Gabin et Ventura puis "Borsa­lino" (1970), "Le Cercle rouge" (1970), "Les Granges brûlées" (1973) et "Les Seins de glace" (1974). En 1985, il remporte le César du meilleur acteur pour son rôle dans "Notre Histoire" de Bertrand Blier.

Il revient sur le devant de la scène grâce à la télé­vi­sion, avec les séries "Fabio Montale" (2002) et Frank Riva (2003) puis avec le télé­film "Le Lion" (2003) qu’il tourne avec sa fille Anouchka.

Il se consacre égale­ment au théâtre et foule régulièrement les planches. D’abord en 1996 dans "Variations énigmatiques" écrite pour Delon par Eric-Emmanuel Schmitt. Puis, dans les années 2000, avec "Sur la route de Madi­son" (2007), "Love Letters" (2008) et "Une jour­née ordi­naire" (2011) qu’il jouera en 2013 en donnant la réplique cette fois à sa fille Anouchka.